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LUCRÈCE
NATURE DES CHOSES
TREMIER LIVRE
Et précédé d'une Préface
SULLY PRUDHOMME
PARIS
ALPHONSE I.EMERRE, ÉDETEUH.
M.DCCC.LXIX
'■ 1883
M ■ V • ^ - ,
\.J
Cette traduâîon du premier livre de Lucrèce
a été entreprife comme un Jimp le exercice, pour
demander au plus robujle 6 au plus précis des
poètes le fecret daffujettir le vers à l'idée.
Nous avons laiffé & repris fouvent notre travail,
retournant aupoëme de la Nature comme au
meilleur gymnafe, toutes les fois que nous avions
befoîn d'éprouver & de retremper nos forces.
Cejî ainfi que ce premier livre sejl trouvé peu
à peu entièrement traduit. Les autres le feront-
ils jamais? Ne devions-nous pas plutôt garder
ce fragment qui, fans donner affe\, nous engage
trop? Ces fcrupules nous auraient arrêté, fi,
en effet nous avions cru figner une promeffe,
offrir autre chofe au leâeur qu'une étude lit-
téraire & philofophique. Ceft donc une étude,
rien de plus, & il y paraîtra, car nous nous
fommes impofé la tâche, trop fouvent puérile,
de ne pas excéder dans notre traduâion le
nombre des vers du texte, nous permettant feu-
II
letnent de les intervertir quand le fens pouvait
s'y prêter. Nous avons adopté l'excellente édir
tion allemande de Jacob Bemays, qui fait partie
de la colleâion des auteurs grecs 6 latins de
Teubner *.
Pajfionnément épris du génie de Lucrèce, nous
fommes loin toutefois dépoufer la doârine des
atomes, qui, bailleurs, ne lui appartient pas;
ceque nous admirons fans réferve, cefî le grand
fouffle d indépendance qui traverfe l'œuvre tout
entière 6 qu'ony afpire avec enthoujiafme.
La préface qu'on va lire nefî pas une critique
direâe de notre auteur, mais elle en contient
implicitement le commentaire & fépare notre
opinion de lafienne. Comme ^ en expofant nos
idées, nous avons néceffairement rencontré les
deux principaux courants de lapenfée dans tous
les temps, le matérialifme & le fpiritualifme,
on comprendra que nous ayons été entraîné fort
loin, & l'on s'étonnera moins des proportions
exagérées que cette préface a malgré nous dû
prendre.
* A Paris, chez Haar & Steinert, 9, rue Jacob.
L U C RÈ C E
DE LA NATURE DES- CHOSES
IMPRIMERIE L. TOINON ET C, A SAINT-GERMAIN
PRÉFACE
Nous nous propofons, dans les pages qui fui-
vent, de préfenter Tenfemble de nos obfervations
fur l'état & Tavenir de la philofophie. Nous avons
recherché, dans la nature même de l'intelligence,
quelles font les caufes de la diverfité des doftrines
en dépit de l'unité de la raifon ; où en font les
deux lyftèmes radicaux, le matérialifme & le fpi-
ritualifme, touchant l'être & la raifon d'être des
chofes; quelle transformation la méthode fcien-
tifique eft appelée à faire fubir aux termes de la
queftion métaphyfique ; quel eft le domaine,
quelles font les bornes de la connailfance hu-
maine. Un traité quelque peu complet fur de
fi vaftes matières parferait de beaucoup nos forces
& notre ambition; des remarques & des notes
mifes en ordre^ voilà tout ce que nous prétendons
donner au lefteur.
LA DIVERSITÉ DES OPINIONS.
Le plus férieux motif de découragement dans
la recherche de la vérité, c'eft affurément la pro-
IV Préface,
digîeufe diverfité des opinions humaines; des
contradidions fi nombreufes & fi frappantes fem-
blent bien juftifier tous les doutes fur l'unité &
la véracité de la raifon. Les fceptiques n'ont pas
d'argument plus fpécieux. Ces contradiélions, en
effet, ne s'expliquent pas feulement par la paf-
fion, qui eft étrangère à la nature de l'efprit
même, elles fe produifent fur des queftions où
nul autre intérêt n'eft en jeu que celui de la vé-
rité, où l'erreur paraît ne pouvoir provenir que
d'un vice des facultés intellectuelles. On com-
prend que les problèmes sociaux, à supposer la
bonne foi dans tous les partis, trouvent difficile-
ment des solutions unanimes, car les opinions,
immédiatement pratiques, font trop voifmes des
intérêts pour ne point les fuivre & fe divifer avec
eux. Mais le diffentiment n'eft pas moindre, lori-
qu'il s'agit de fpéculations abftraites qui n'ont
qu'une influence très-indire£le fur la vie pofi-
tive. Des philofophes, des favants, qui n'étu-
dient que par pure curiofité, qui ne penfent que
pour le fruit intérieur de la penfée, fe rencon-
trent rarement & ne s'accordent prefque jamais.
Il faut donc qu'en dehors des mobiles paffionnels
il exifte dans la nature même de l'efprit des caufes
de ce diffentiment.
Il ne fuffit pas d'alléguer que les penfeurs
fe placent à des points de vue différents, car
quelque diftants que foient entre eux ces points
de vue, les regards font dirigés fur le même
Préface, v
objet ; la connaiffance en devrait être plus com-
plète par la concordance de tous les afpefls. La
différence des points de vue eft plutôt propre à
faire converger les efprits qu'à les féparer. Ce qui
les fépare, c'eft leur inégal progrès dans la ré-
flexion, qui fait que leur vue a des portées très-
différentes. En vifant la même chofe, fût-ce du
même côté, ils Tanalyfent différemment & ne
s'en font pas la même idée, sans pour cela s'en
faire une idée fauffe. A proprement parler, les
efprits ne font pas en état de fe contredire, parce
qu'ils ne fe rejoignent pas ; les uns devancent les
autres. Le même langage ne peut fervir à tous ;
pour fe contredire, il faudrait au moins qu'ils
s'entendiffent, ils ne s'entendent pas. Les difcuf-
fions aboutiffent prefque toujours au mutuel
aveu d'un défaccord fur le fens des mots ; or, ce
fens varie félon le degré de réflexion : tel mot
prend un fens plus profond pour l'un des inter-
locuteurs que pour l'autre. La conciliation refte
impoflîble, à moins qu'ils ne commencent en-
femble un travail de définition^ une recherche de
commune méthode, & fi la bonne foi eft entière
des deux côtés, la difpute longtemps ftérile pourra
devenir une fruftueufe collaboration.
La raifon, en effet, chez tous les hommes eft
de même nature, a les mêmes exigences & fe
pofe les mêmes queftions. Sans cette identité de
l'intelligence, le langage ne fe fût jamais formé,
car il implique la logique. La formation des lan-
VI Préface.
gués & la poflîbilité de les traduire les unes dans
les autres, témoignent affez de Tunité de la raifon
humaine. Il faut que chacun de nous, fous peine
de relier infociable, arrive progreflivement à con-
cevoir tout ce qu'il entend nommer, afin de par-
ticiper au bienfait de l'entente commune. Cette
entente ne porte malheureufement pas fur tous
les objets de la connaiflance, il s'en faut de beau-
coup. Plus les notions deviennent abftraites &
s'élèvent, plus elles partagent les intelligences.
L'afte le plus fimple de l'efprit, la perception
des objets extérieurs au moment où ils impref-
fionnent les fens, s'opère en général fans donner
lieu à. de longues difputes ; on arrive bientôt à se
défigner mutuellement les mêmes objets perçus,
& tant qu'on ne pprte fur eux aucun jugement,
qu'on fe borne à les percevoir, on s'entend fur
les idées qui les représentent. Voici tel arbre,
telle pierre, on ne peut qu'inviter les autres à les
voir comme foi ; jufque-là, aucune difcuffion ne
peut s'élever. Mais à mefure que les opérations
de l'efprit fe compliquent, les chances de dif-
fentiment fe multiplient. Les jugements portés
fur cet arbre ou cette pierre rencontreront fans
doute peu de contradiftions, s'ils ne font que
conftater dans ces chofes les éléments très-diftinfts
que les fens peuvent y faifir immédiatement, la
couleur, la figure; il fuffira d'une égale attention
pour faire la même analyfe. Déjà les diflScultés
peuvent commencer fi tous les obfervateurs ne
Pf^é/ace. VII
font pas capables d'une égale attention; mais
où le défaccord deviendra prefque inévitable, c*eft
lorsque les jugements, au lieu d'être des confta-
tations immédiates, réfulteront d'un travail préa-
lable de la penfée furies données fenfibles ; lorfque,
par exemple^ on tentera quelque définition de la
chofe ou la moindre explication de fon exiftence.
Dès ce moment, les divergences d'opinion de-
viendront telles, quon pourra douter que des
efprits qui concluent fi diverfement foient de
même nature & fonctionnent d'après les mêmes
lois.
Nous croyons fermement que ces divergences
n'impliquent pas de contradiftions radicales, mais
qu'elles naiffent, comme nous l'avons dit, du dé-
veloppement inégal de la réflexion chez les indi-
vidus. On met en préfence des penfées d'une
maturité très-différente ; il eft impoflîble qu'elles
concordent. C'eft ce fait que nous voudrions étu-
dier d'un peu plus près & fuivre dans fes confé-
quences.
LA SPONTANÉITÉ ET LA RÉFLEXION.
Tous les hommes commencent par penfer fpon-
tanément, & la plupart ne penferont jamais
qu'ainfi, c'eft-à-dire que les idées, les jugements,
les raifonnements, fe forment fans que l'efprit
aflîfte à leur formation & en prenne confcience.
G)mme un planifie frappe les touches, &, fans
VIII Préface,
avoir befoin de connaître le mécanifme intérieur
de l'inftrument, fans favoir comment fe font les
notes, les combine & en jouit ; de même l'homme,
en penfant, détermine la production de l'idée en
lui, fans apercevoir l'intime travail de l'intelli-
gence; il agit fur des refforts dont il provoque et
attend les effets, mais dont l'agencement peut lui
relier toujours inconnu. Mais il peut, tout comme
le pianifte, regarder dans la machine, la dé-
monter pièce par pièce pour étudier la nature
des phénomènes qu'il y produit. La penfée dès
lors n'eft plus fpontanée ; en tant qu'elle obferve
fes actes & s'en rend compte, elle eft réfléchie.
La réflexion dont nous parlons ici n'eft pas la
réflexion prife au fens littéraire, qui n'eft qu'une
concentration de l'efprit fur Tidée, elle eft fort
différente de l'attention. L'attention eft impliquée
à un degré quelconque dans toutes les opérations
de l'entendement, elle n'en caraélérife aucune.
La penfée peut même être fpontanément atten-
tive : on eft fort attentif au théâtre, mais on ne
s'aperçoit pas qu'on l'eft. L'attention, dans ce
cas, eft l'exemple le plus frappant d'un effort in-
confcient; elle eft une efpèce de reflbrt, mû à
notre infu & à notre profit, & dirigé de nous
au monde extérieur. On a peu étudié les mani-
feftations fpontanées de la vie intelleftuelle ; il y
a là cependant un champ d'obfervations indéfini.
On rencontrerait fans doute dans cette diredion
le paffage de la penfée à l'inftinft. Nous devons
^ Préface. ix
nous contenter ici de conftater les deux applica-
tions diftinftes de l'aéle de penfer, la/pontanéité,
la réflexion, félon que l'efprit fe porte vers fon
objet extérieur fans retour fur fes opérations pro-
preSj ou qu'au contraire il s'obferve dans fon tra-
vail de perception. Réfléchir fur un objet^ c'eft
donc le percevoir avec la confcience qu'on le per-
çoit, c'eft par conféquent critiquer les moyens de
le connaître^ . en un mot y appliquer une mé-
thode, & par cette méthode l'analyfer & le con-
naître plus profondément. Du refte, l'efprit n'a
pas deux modes de penfer, il ne fait jamais que
percevoir; feulement, dans le cas de la réflexion,
la perception de l'objet fe complique de celle des
facultés mêmes qui l'étudient, & fuppofe un a£te
de confcience.
Mais quand cet a£le de confcience, qui crée la
méthode, a-t-il dû fe produire, quand commence
la réflexion? Elle eft toujours poftérieure à la
fpontanéité, elle apparaît dès que l'efprit fent
qu'il y a problème, dès qu'il est mis en demeure
de répondre à une queftion qu'il ne peut plus
réfoudre inftinftivement. Le fimple fait de la
queftion, de l'interrogation, taâe de curiojité^
eft tout d'abord fpontané. L'enfant eft queftion-
neur & curieux, & cependant il ne réfléchit pas
encore, ou du moins il n'a qu'une réflexion
très-rare & très-obfcure. Ce qui détermine l'ef-
prit à réfléchir, ce n'eft donc pas la curiofité mémo
c'eft la difficulté qu'il rencontre à la fatisfaire ; il
a.
X Pré/ace.
n'y a vraiment problème pour lui qu'à ce mo-
ment. Qu'on fuppofe, en effet, la curiofité fatis-
faite inftinftivement à mefure qu'elle naît^ la
réflexion devient inutile, l'ufage fpontané de la
raifon fuffit à réfoudre les queftions à mefure
qu'elles fe préfentent. Mais il n'en va pas ainfi ;
l'équilibre eft fréquemment rompu entre la puif-
fance fpontanée de l'efprit & la difficulté qui
s'impofe; à chaque inftant fa curiofité paffe fon
intelligence inftinftive ; il eft alors obligé de tâter
fes propres forces, de les difpofer & d'organifer
le fiége de l'inconnu. C'eft la crife de la vie
intelleduelle, fon moment dramatique^ l'initia-
tion à une douleur & à une joie d'un genre nou-
veau qu'il n'eft pas donné à tous de fentir tout
entières. Une curiofité proportionnée exaftement
à la puiflance de l'entendement^ un entendement
mefure à l'étendue des befoins phyfiques, telles
sont fans doute les conditions harmonieufes de
la vie des bêtes. Peut-être l'homme rifquerait-il
de diminuer fa grandeur en cherchant à rétablir
dans fes facultés cet équilibre & cette paix, en
nivelant fa curiofité aux forces de fon efprit, en
facrifiant la belle préfomption du défir à la jufte
portée de la fonftion. Avoir pofé vainement de
grandes queftions, avoir défiré- connaître d'em-
blée & avant tout l'important du monde, fon
origine & fa fin^ n'eft-ce pas plus glorieux pour
l'efprit humain que d'avoir réfolu de moindre^
problèmes & de ne s'être pas foucié des autres }
Préface. xi
Tant que l'homme avait perçu, comparé, gé-
néralifé^ induit, déduit, fans confidérer ni con-
trôler la nature de ces divers aftes, Thomme
penfait comme il marche. Or, de même qu'il eft
contraint de prendre confcience de fa marche, de
calculer fes pas & de les diriger par une volonté
expreffe dès que le chemin devient difficile, de
même il a dû fe fentir penfer, il a dû obferver en
lui cette fonélion & y devenir attentif pour la
bien conduire, dès qu'il a rencontré de férieux
obftacles à l'intelligence de l'objet. A côté de la
méthode, naturelle, inftinélive, qui n'eft que la
fpontanéité de l'efprit, & ne varie fans doute
point d'un homme à l'autre, des méthodes artifi-
cielles prirent donc naiflance par la réflexion de
la penfée fur fes propres aéles. Toute méthode
artificielle fuppofe une certaine expérience ac-
quife du mécanifme intime de la penfée, & la
méthode eft évidemment d'autant plus sûre, que
cette expérience eft plus avancée & plus exaéle.
Dans l'hiftoire de la connaiflance, on voit bientôt
la réflexion fe fubftituer à la fpontanéité, des
effais de méthode aux tentatives de la recherche
inftinftive. L'homme, en effet, n'a pas ufé de fes
facultés intelleftuelles félon le vœu le plus ftriél
de fa nature animale qui ne vife qu'à la confer-
vation de l'efpèce, il les a très-vite appliquées à
l'étude plus noble & pour ainfi dire contempla-
tive de tout l'univers. Auffitôt les problèmes
les plus complexes fe font pofés à fa raifon novice.
XII Préface,
Le progrès lent, quotidien, qu'elle pouvait fpon-
tanément accomplir dans la fcience tout empi-
rique des moyens de fubfifter, n'a plus suffi à
cette ambition ariftocratique de favoir pour favoir.
Laraifon,repouffée brutalement dès fes premières
démarches^ s*eft fentie acculée. Ce fentiment a
provoqué en elle la première confcience de fon
effort, & fe retournant fur elle-même, elle s'eft
dès lors par la réflexion emparée de la direftion
de fon entreprife.
11 importe de remarquer que depuis ce mo-
ment le progrès de la fcience entière eft refté
intimement lié au progrès de la réflexion qui,
sous le nom de logique & depuis Ariftote, a
tenté de s'organifer en fcience particulière.
La feule fpontanéité de Tefprit s'attache aux
données fenfibles dans l'ordre où elles fe préfen-
tent, elle obferve& juge à mefure qu'elle perçoit^
elle n'eft capable d'inftituer aucune expérimen-
tation, elle ne provoque pas les queftions, elle
les rencontre & les réfout par une affimilation
inconfciente, comme le fait la digeftion.
La réflexion, par Tanalyfe des lois de la penfée,
tend à déterminer de mieux en mieux les condi-
tions mêmes de la connaiflance fous la variété
des objets, & par fuite à bien pofer ces condi-
tions dans une recherche quelconque. Elle tend
à une méthode unique, mais progreffivement, &
comme tous les efprits ne poflèdent pas au même
point cette faculté d'analyfe logique, il se pro-
Préface, xiii
duit en réalité autant de méthodes artificielles
qu'il y a de degrés dans la réflexion. Ces méthodes
font le plus fouvent vicieufes parce qu'elles fou-
mettent Tétude de toutes chofes à un régime
logique incomplet, qui n'eft applicable qu'à un
certain ordre de faits. Le plus grand exemple
qu'on puiffe fournir de ces partis-pris malheu-
reux, c'eft le procédé logique de Spinoza qui,
poT^r avoir voulu démontrer mathématiquement
des vérités de l'ordre empirique, s'eft refufé tout
le bénéfice de la méthode expérimentale. Quand
elle eft pouffée au delà de fon domaine propre,
une méthode artificielle perd les avantages de
la fpontanéité & nous met en défiance contre elle-
même. Cela eft fi vrai qu'on en appelle toujours
malgré foi des fyftèmes au bon fens qui n'eft autre
que la fpontanéité de l'efprit humain. Et il ar-
rive fouvent que, pour juger fes propres doctrines,
le philofophe fe deflaifit de la direftion réfléchie,
voulue, de fon intelligence, la remet à la nature
par un retour de confiance, & laifle en lui une
fouveraine raifon, la raifon pour ainfi dire im-
perfonnelle, prononcer en dernier reffort fur la
validité de fes travaux méthodiques. Quel penfeur
n'a fenti parfois toute fon œuvre revifée, infirmée
ou confirmée par cette fecrète jurididion : il ne
faut pas en être dupe^ elle n'eft pas toujours le
bon fens, elle n'eft fouvent que le fens commun,
& tandis que le premier eft en quelque forte la
réfultante harmonieufe et inftin£live de toutes les
XIV Préface,
facultés întelleéluelles, le fécond n'eft la plupart
du temps que la fomme des préjugés tradition-
nels.
Toutes les doftrines fameufes qui ont ouvert
des voies nouvelles à lapenfée humaine ont mar-
qué un pas de plus dans la réflexion ; elles n'ont
été que des logiques profondes, trop éloignées de
la fpontanéité vulgaire pour être toujours com-
prifes de leur fiècle. L'ifolement des grands pen-
feurs ne doit pas nous furprendre. On peut dire
fans exagération que les efforts de la réflexion ne
font pas plus naturels à l'efprit que les exercices
de la corde raide ne le font au corps ; la foule 'ne
fuit pas mieux le penfeur dans fes fpéculations
que l'acrobate dans fa voltige, ce font des tours
de force qui s'exécutent au-deffus de fa tête.
La diftinétion que nous venons d'établir entre
la fpontanéité de Tefprit & la réflexion,' explique
fuffîfamment la difficulté qu'éprouvent les hom-
mes à accorder leurs opinions. De la plus naïve
fpontanéité à la plus confciente réflexion, qui
font les deux termes extrêmes de l'afte de penfer,
il exifte une infinité de degrés et de variétés dans
le développement d'efprits également bien doués
d'ailleurs.
Les enfants^ la plupart des femmes, les gens
fans inftruftion, n'obfervent pas la marche de leur
penfée, ils raifonnent fans fe rendre compte des
mots : or^ car^ donc^ etc., & concluent par une
néceflité dont ils fentent la force, mais dont ils
Préface. xv
ne fongent même pas à pénétrer le fecret. Leur
curiofité va en avant, au hafard, fans règle ni
but déterminé. Leurs queftions manifeftent bien
un befoin intime de leur efprit , mais font pofées
fans aucun plan préconçu, fans nulle prévifion
méthodique d'une concordance entre les folutions
partielles obtenues. Cette claffe eft très-propre à
recevoir l'erreur, parce que fon ignorance la rend
confiante & crédule, mais elle n'eft guère capable
de l'engendrer par elle-même, elle ne confidère,
en général, que les objets les plus immédiats, les
plus voifins des fens ; fa curiofité, quoique vive,
ne devance que fort peu fa connaiffance acquife,
&, dans les limites reftreintes de fes recherches,
elle trouve dans la méthode inftindive un guide
très-fûr.
On rencontre enfuite une clafle nombreufe de
gens qui ne font ni des manœuvres ni des pen-
feurs, mais qui, voués à des profeffions, finon
manuelles, du moins encore pratiques, ont reçu
les éléments des diverfes fciences qui s'y appli-
quent, & s'en font affimilé les méthodes parti-
culières. Ils n'ont, à vrai dire, pas grande conf-
cience de ces méthodes & en ufent comme des
produits de la réflexion d'autrui. Souvent ces
études fuperficielles ont suffi pour détruire en eux
la fpontanéité au profit d'une logique bornée,
de forte qu'ils font parfois, avec beaucoup plus
de prétention, plus éloignés du vrai que la claffe
précédente. G'eft un des réfultats fâcheux de la
XVI Préface,
divifion du travail intellefluel néceffitée par les
befoins divers de la vie fociale ; toute profeflîon
exclufive tend à détruire l'harmonie des facultés.
On peut ranger dans une catégorie voifine une
foule d'hommes d'efprit, de lettrés & d'artiftes,
que des fonélions tyranniques, ou au contraire,
une fantaifie toujours flottante, ont empêché de
penfer entièrement & à fond.
Puis on trouve la clafle des penfeurs, de ceux
qui fe font confacrés à remuer les idées; les fa-
vants & les philofophes. Ceux-là ont certaine-
ment plus réfléchi que les autres, c'eft leur
métier, mais c'eft précifément chez eux que fe
remarque le développement le plus inégal de la
réflexion. Il ne faut pas s'en étonner : tandis que
les autres fe rencontrent à peu près tous fur le
terrain vague du fens commun & s'y arrêtent au
même niveau, ceux-ci vont jufqu'au bout de leur
énergie intelleduelle^ &^ en Tépuifant tout en-
tière, accufent à des profondeurs différentes tous
les degrés de leur diverfe puiflance d'efprit.
Enfin, nous ne favons trop quel rang donner
dans cette hiérarchie aux hommes qu'une
croyance traditionnelle difpenfe d'élaborer eux-
mêmes aucune doctrine. Ils ne peuvent que nous
engager à croire comme eux, & nous ne pou-
vons que les fupplier de rendre évident ce qu'ils
croient; mais, en général, ilss'ôtent tout moyen
de faire cette preuve, en déclarant l'incompé-
tence de la raifon fur la chofe même à prouver.
Préface, xvii
Il fufBt de jeter un coup d'œil fur ce tableau
des divers degrés de la réflexion chez des hommes
qu'on fuppofe d'intelligence égale, pour fe con-
vaincre qu'entre les diverfes claffes l'accord des
opinions eft impoifible^ & que dans une même
claffe le diflentiment doit être très-fréquent. Les
efprits, fans voir néceflairement faux, voient plus
ou moins profondément; ils n'ont même pas la
reffource de communiquer entre eux. Le même
mot peut affecter autant de fignifications diffé-
rentes qu'il exifte de degrés poffibles dans l'ana-
lyfe réfléchie de l'objet défigné, & certains mots
compris des uns, peuvent être tout à fait dépour-
vus de fens pour les autres. Les exemples de
ces malentendus abondent dans toute difcufïîon,
&, pour ne fignaler que ceux qui intéreflent la
philofophie, le mot abfolu n'a tout fon fens que
pour une perfonne fur mille ; quelques favants
mêmes ne l'entendront peut-être jamais, & leur
dédain pour l'objet lointain qu'il défigne fe fent
parfois de leur dépit de ne point l'entendre. Le
mot efprit oppofé au mot matière^ fignifie pour
les hommes les plus Amples, la matière même
extrêmement fubtilifée, une flamme, un fouffle.
D'autres vont plus loin, mais, procédant toujours
par abftraftion des propriétés fenfibles, n'arrivent
jamais à imaginer l'efprit fans le localifer, ce qui
eft encore le matérialifer. D'autres renoncent à
l'imaginer & le conçoivent négativement; tout ce
qui ne rentre pas dans leur notion, de la matière
xviii Préface,
eft pour eux efprît, mais dès lors ils ne favent
comment expliquer la relation de refprit & de
la matière dans l'homme. On rechercherait vai-
nement toutes les nuances introduites dans le
fens de ce mot, félon la profondeur de la réflexion.
Il réfulte de tout ce qui précède que la di-
verfité des opinions ne prend pas uniquement fa
fource dans l'erreur ni dans une incompatibilité
effentielle des intelligences. Chaque homme eft
capable d'analyfer jufqu'à un certain degré qui
n'eft pas le même pour tous ; en tant qu'il juge
l'objet par le rapport qu'il abftrait de fes percep-
tions, il ne fe trompe pas, mais d'autres peuvent
abftraire des mêmes perceptions un rapport diffé-
rent, plus étendu ou plus reftreint. Si donc le
vocabulaire ne fournit pas autant de mots dif-
tinfts que l'objet comporte de définitions pro-
greffives, le malentendu & le défaccord font iné-
vitables.
La raifon eft une, mais la réflexion se déve-
loppe par moments fucceflîfs dans l'éducation de
la penfée individuelle et dans l'hiftoire de la
penfée humaine ; & à chaque moment de ce pro-
grès les mêmes perceptions d'un objet, plus pro-
fondément analyfées, changent de fignification
pour l'intelligence.
PERCEVOIR ET COMPRENDRE.
Lorfque nous diftinguons la connaiifance fpon-
tanée de la connaiffance réfléchie^ nous ne pré-
Préface, xix
tendons nullement qu'elles s'opèrent toujours
féparément & que Tune ou l'autre foit exclufive
dans chaque efprit ; nous fommes convaincus au
contraire qu'il n'eft perfonne qui ne les poffède
toutes deux enfemble, mais dans une proportion
très-variable. C'eft leur inégale mefure qui fait
la diverfité des opinions. La bonne éducation
des facultés ne confifte pas à fubftituer la ré-
flexion à la fpontanéité, mais à exercer le plus
poflible la première pour bien juger le témoi-
gnage indifpenfable de la féconde. La réflexion
n'agit que fur les données fenfibles^ lefquelles
font néceflairement fpontanées & conftituent la
communication de Tefprit avec fon objet. Nous
croyons fermement que toute fcience digne de ce
nom eft fondée fur l'obfervation & l'expérience^
c'eft-à-dire fur les perceptions immédiates qui fe
forment fpontanément en nous; nous fommes
donc bien loin d'admettre qu'aucune doftrine
puiffe être créée par la réflexion pure.
La bafe de toute fcience efl: donc, à notre avis,
un enfemble de données fenfibles ou perceptions
immédiates qui font l'œuvre de la fpontanéité
de l'efprit, & la fin de toute fcience eft un fyftème
de rapports que la réflexion découvre dans ces
données & qui les rend intelligibles.
Mais qu'eft-ce donc que cette intelligibilité des
perceptions immédiates? L'efprit^ avons-nous dit,
eft un, fa nature eft la même chez tous les hom-
mes^ bien qu'à des degrés différents de conf-
XX Préface,
cience de lui-même. Or^ à tous les degrés il a
les mêmes befoins, il n*eftfatisfait qu'aux mêmes
conditions. Ces conditions, les voici : avant tout
percevoir nettement les matériaux de la penfée,
c'eft-à-dire bien difcerner les fenfations & leur
divifion fpontanée en groupes ou unités diftinc-
tes ; enfuite comprendre, c'eft-à-dire répondre fur
chaque unité aux queftions fuivantes : qu*eft-
elle? quelle eft fa raifon d'être? Ainfi, l'efprit
veut d'abord voir diftinftement fa donnée^ puis
favoir ce qu'elle eft, ce qui la diftingue & la dé-
finit ; enfin il ne fe contente pas de conftater fon
exiftence & les rapports intrinfèques conftituant
fon unité, il ne la conçoit pas fans rapports ex-
trinfèques pofant fon exiftence & fes conditions,
il demande la caufe^ le comment & le pourquoi
de l'objet; & s'il ne les trouve pas en dehors de
l'objet, il faut qu'il les trouve dans la néceflîté de
fes rapports intrinfèques, qu'il conçoive ceux-ci
comme fubfiftants par eux-mêmes. Il n'eft pas
d'homme qui ne fente ce problème dans tout
objet perçu, & qui n'en effaie la folution; les
perceptions ne font rendues intelligibles qu'à ce
prix.
LES DEUX MODES d'eXPÉRIENCE.
Pour déterminer quelle eft la part de la fponta-
néité & celle de la réflexion dans l'état afluel des
connaiflances, nous devons examiner où en font
Préface. xxi
les doftrines fur Têtre & la raifon d*être des
chofes qu'atteignent nos moyens d'obfervation &
d'expérience. Nous rappelons que ces moyens
font de deux fortes : par l'expérience externe que
nous tenons de nos fens, nous conftatons en nous
des affeftions auxquelles nous attribuons des
caufes hors de nous; par l'expérience interne,
nous conftatons dans nos affeâions & dans nos
aftes quelque chofe de nous-méme, fi peu que
ce foit. Commençons par examiner l'œuvre de
l'expérience externe, les données qu'elle fournit à
l'efprit, & comment l'efprit réfout fur elles les
queftions d'être & de raifon d'être dont la folu-
tion peut feule les rendre intelligibles, les faire
comprendre.
EXPÉRIENCE EXTERNE»
La première exigence de l'efprit, percevoir
nettement avant de juger pour être en état de
juger, fe rencontre chez l'enfant & chez l'igno-
rant au même degré que chez l'homitie cultivé.
Chacun s'efforce également d'accommoder fes fens
à l'impreflion, chacun y eft également attentif,
mais les différences commencent à l'afte de com-
prendre. En fe demandant : qu'eft-ce que cela?
les uns feront beaucoup plus exigeants, plus diffi-
ciles à fatisfaire que les autres. Cette queftion n'a
pas pour tous la même portée ; la portée du com-
ment & du pourquoi fera auffi très-diverfe. Il
XXII Préface,
eft aifé de s*en rendre compte. Il y a une diftinc-
tion fpontanée des groupes de perceptions ou
objets de la penfée, que la nature fe charge en
quelque forte d'opérer fans le concours de notre
volonté pour notre confervation & notre utilité ;
elle Topère dans l'efprit des bétes comme dans le
nôtre, & il y a une diftinction plus analytique,
plus profonde, d'objets élémentaires conftituant
les premiers, qui eft un fruit de la fcience réflé-
chie. Ne nous flattons pas d'apprendre à l'enfant
à diftinguerun chien d'un cheval, un arbre d'une
pierre, nous ne pouvons que lui donner Tocca-
fion de les diftinguer lui-même en lui défignant
ces objets, défignation qui conlifte à le mettre
fur la voie de percevoir comme nous & qui ferait
évidemment impoflîble fans l'initiative fponta-
née de fes facultés. Le monde s'offre dans la
perception de l'enfant^ comme dans la nôtre, en
groupes naturels de fenfations liées entre elles
d'une manière conftante & qui correfpondent à
l'unité diredement inacceflîble de leur caule
extérieure. Cette unité, nous l'appelons vie, co-
héfion, continuité, impénétrabilité, etc., quand
nous nous préoccupons d'en définir le principe;
mais à l'efprit de l'enfant, elle s'impofe comme
lien des fenfations groupées, fans qu'il fonge à
diftinguer fes fenfations de leur caufe extérieure,
l'image fejifible de l'objet réel qui la fait naître
en lui. Plus tard, la réflexion conduit l'homme
à examiner l'unité du groupe fenfible acceptée
Préface, xxiii
jufque-là inftin£livement, à Tanalyfer dans fes
perceptions élémentaires pour découvrir le prin-
cipe de cette unité, & comme il ne le trouve
confiné dans aucune perception élémentaire , il
l'attribue à une influence extérieure à la donnée
fenfible, ne tombant pas fous les fens, mais coor-
donnant les fenfationSj qu'il appelle force, vie,
âme, &c... Cette féconde diftinftion des êtres n'eft
déjà plus fpontanée^ mais elle eft le réfultat d'une
réflexion encore fuperficielle. Cette connaifTance
demi-réfléchie eft la plus commune, c'eft à peu
près la métaphyfique de tout le monde. Il im-
porte de bien montrer quel eft cet état de la
penfée & combien il eft propre à entraver le
progrès de la réflexion fcientifique.
La connaiflance fpontanée qui fuffît à l'homme
comme aux animaux, pour la fatisfaftion des
befoins eflentiels, n'eft à proprement parler qu'un
rêve, une pure illufion, une forte d'hypothèfe
inftinftive, & quiconque ne s'en eft pas aperçu
en eft encore au début de la vie intelledluelle.
Pour l'enfant, comme nous venons de le remar-
quer, & pour beaucoup d'hommes faits, la fen-
fation de l'objet fe confond abfolument avec
l'objet même, & ainfi l'enfemble de leurs fenfa-
tions leur paraît être le monde extérieur. Rien
ne leur femble s'interpofer entre le monde &
eux ; ils s'imaginent que les couleurs appartien-
nent aux objets extérieurs, en font une qualité
propre, tandis qu'elles n'eii font que des fignes
XXIV Préface.
en nous & répondent en eux à des propriétés
d'un ordre tout autre. Ils prennent le rideau fur
lequel fe reflète le fantôme du monde pour le
monde même. Le mot arbre, par exemple, fignifie
réellement deux chofes, un groupe de fenfations
figurées, vertes^ brunes, réfiftantes, &c., & l'objet
qui, en nous impreffionnant^ eft caufe en nous
de ces fenfations. Pour l'enfant & pour l'igno-
rant, l'image & l'objet ne font qu'un. La connail-
fance fpontanée fait donc concevoir comme exif-
tant hors du moi des états fenfibles du moi, elle
extériorife les fenfations mêmes & les montré
comme des propriétés & non comme des fignes
de l'objet extérieur. Il s'eft écoulé des fiècles avant
que ce mirage pût s'évanouir fous la réflexion;
la phyfique d'Ariftote prouve à quel point il eft
naturel à l'efprit; la gloire de Defcartes & de la
phyfique moderne eft de l'avoir diflipé. Mais il
s'en faut bien que les favants aient tous confcience
du progrès qu'ils ont fait faire à la réflexion, &
beaucoup d'entre eux parlent encore de la ma-
tière comme s'ils vivaient au temps d'Épicure.
Ils en font encore à cette connaiffance demi-
réfléchie dont nous voulons fignaler la faiblefle
& le danger ; ils infèrent encore de la fenfation
à l'objet fans avoir complètement & réfolûment
diftinguérunederautre.Nousallons,pourefrayer
de les en convaincre, pafler rapidement en revue
leurs notions de l'être des chofes dans les fciences
fondamentales, phyfique, chimie, phyfiologie.
Préfacé, xxv
Occupons-nous d'abord de la phyfique &
voyons où elle en eft de fa conception de la ma-
tière.
DE LA MATIÈRE EN PHYSIQUE.
La phyfique reconnaît chaque Jour qu'elle a
pour miffîon principale d'étudier la caufe exté-
rieure des fenfations, de rechercher quelles font
dans les objets extérieurs les propriétés qui nous
les rendent perceptibles, qu'eft-ce que la coulaur,
le fon, la chaleur, le poids, &c. Il lui appartient
par conféquent de définir le rapport réel des fens
au monde extérieur & de faire tomber toutes
les illufions de la connaiflance fpontanée. Elle
a préparé admirablement la folution du problème,
mais elle femble ne pas apercevoir toute la portée
de fes notions acquifes ; on dirait qu'elle craint
de réfléchir à fond fur fes données.
Il eft suffifamment établi aujourd'hui que la
diverfité de nos fenfations (couleur, chaleur,
fon, &c.), eft due aux propriétés différentes des
nerfs, optiques, taftiles, acouftiques, &c., mais
que le phénomène extérieur qui affefte les nerfs
eft toujours le même, à favoir, la vibration, un
mouvement identique en nature au mouvement
conftaté & créé par le toucher, bien que l'agent
excitateur ne foit pas le même pour tous les fens
& qu'il puiffe être fouvent trop fubtil pour être
mefuré par'les nerfs du ta£l. Une preuve bien
XXVI Préface,
décifive cle ce fait, c'eft qu'il fufïit de toucher
un nerf quelconque pour déterminer la fenfation,
fans avoir recours à l'agent ordinaire qui l'ébranlé.
Ainfi tout phénomène d'impreffîon fur nos fens
eft un phénomène de Tordre taélile, & la méthode
de la phyfique confifte jufqu'à préfent à tenter la
converfion de tous les phénomènes d'impreffion
en fimple mouvement vibratoire d'un milieu
élaftique ébranlant les nerfs. Toutes les prévifions
du calcul fondées fur cette idée préconçue s'étant
vérifiées par l'expérience, l'hypothèfe confine à
la réalité. Les conféquences en font immenfes.
Si nous pouvons acquérir quelque notion de
l'être des chofes -extérieures qui nous impreffion-
nent, nous ne l'acquerrons donc qu'en étudiant
la caufe du mouvement & de la réfiftance dans le
phénomène du toucher. La matière ne fe défini-
rait donc plus pour nous que par un feul de nos
fens; elle ne ferait pas : a tout ce qui tombe
fous les fens » , mais plus fpécialement : tout ce
qui eft de nature réfiftante, encore bien que notre
propre tafl: foit fouvent trop groflîer pour en per-
cevoir la réfiftance. Mais on va voir que cette
dernière définition de la matière, fi bien juftifiée
par l'état adluel de la fcience, identifie abfolument
la matière à ce qu'on nomme la force, & rend
inintelligibles les idées d'inertie, de maffe, de
folidité & même de volume, telles qu'elles font
encore conçues par la plupart des phyficiens.
S'imaginer que la matière eft eflentiellementéten-
Préface, xxvii
due, inerte, folide, c*eft conferver les* illufions
de la connaiflance fpontanée. Quand nous Ten-
tons qu'un objet nous réfifte, nous Tentons que
nous déployons contre lui une adtivité fpéciale
que nous appelons notre force mufculaire ou
phyfique ; or le fentiment que nous avons de cette
force déployée par nous, nous révèle en même
temps la nature de la chofe qui nous réfifte, par
la raifon bien évidente que deux chofes qui n'au-
raient rien de commun ne fe rencontreraient en
rien, & que, en tant qu'elles fe rencontrent, elles
font de même nature. Tout ce que nous favons
donc de Tobjet nommé matière, c'eft qu'il eft
analogue, finon identique, à la force que nous
lui oppofons. Tout revient donc à examiner ce
qu'eft cette force, & nous ne pouvons interroger
fur ce point que la confcience de notre propre
adtivité phyfique. Ce principe, du refte, n'eft pas
feulement vrai de la matière & de la force, il Teft
de toutes chofes ; nous ne connaiffons de la nature
des objets que ce qu'elle a d'identique à la nôtre.
Nous aurons à développer plus loin cette vérité,
paradoxale en apparence.
Le phyficien, après l'analyfe qu'il a dû faire de
la caufe extérieure de nos fenfations, ne peut
donc plus accorder au mécanicien que le monde
des corps eft un fyftème de forces agiflant fur des
mobiles paflîfs & diftinfts d'elles-mêmes^ fur des
quantités de matière inerte ou mafles ; il n'y a
dans la nature que de la fubftance a£live. 11 ne
XXVIII Préface.
faudrait pas croire toutefois que le dédoublement
fidif de cette fubftance en force & maffe, ait fauflé
les calculs des mécaniciens. Les merveilles de
Taftronomie , la preuve que cette fcience fait
chaque jour de fa ^éthode par fes juftes prédic-
tions, font des garanties inébranlables de fa véra-
cité. Les chofes, en effet, fe pajfent comme s'il
y avait for ce & maffe, & fi l'hypothèfe n'eft pas
exa£te, elle eft, du moins jufqu'à préfent^ fuffi-
fante ; elle eft utile & admiffible au même titre
que la décompofition fictive d'un mouvement
unique en mouvements élémentaires. Les appa-
rences font d'ailleurs pour elle : dans la con-
naiffance fpontanée, l'objet que nous voyons &
touchons, en tant que vu nous femble une chofe
inerte & paflîve fur laquelle nous agiffons pour
la toucher & lui imprimer le mouvement. Il eft
probable que l'aveugle-né ne pourrait par lui-
même faire cette décompofition de l'objet phy-
fique en maffe & force, car pour lui tout eft réfif-
tance, c'eft-à-dire force. La folidité des corps,
non-feulement des corps élaftiques^ mais auflî des
corps fuppofés continus & pleins comme les pré-
tendus atomes, eft une lutte entre notre force &
celle qui en réalité les conftitue ; leur impéné-
trabilité n'eft que l'impoffibilité oti font les forces
de s'anéantir.
La mécanique tend du refte à modifier fa no-
tion de la maffe dans un fens plus philofophique.
Elle ne la définit plus : « la quantité abfolue de
Préface. xxix
matière dont un corps eft compofé, » ce qui im-
pliquait une métaphyfique de la matière, elle la
définit par un rapport tiré des effets de TaSivité,
quelle que puiffe être la nature intime de l'être
aftif : la maffe, c'eft Texpreflion du rapport qui
exifte entre la valeur numérique d'une force
confiante quelconque, & la valeur numérique de
la viteffe pendant Funité de temps : définition
peu compromettante qui a l'avantage de laiffer
entière la quefiion de fubfiance, & qui du refie
eft la feule utile au calcul.
Nous venons d'indiquer comment les décou-
vertes modernes de la phyfique fur la caufe exté-
rieure des fenfations doivent modifier la notion
fpontanée de la matière; les plus récentes décou-
vertes fur la transformation des agents phyfiques
les uns dans les autres n'y contribueront pas
moins. Nous ne pouvons les paffer complètement
fous filence.
La phyfique ne fe borne pas, en effet, à recher-
cher comment le monde entre en communication
avec les fens, par quels agents & par quel mode
d'aftion il les impreflionne ; elle étudie en outre
la mutuelle dépendance de nos fenfations, com-
ment elles fe modifient fous l'influence combinée
desagents qui les déterminent. Elle découvre
que les perceptions, fi différentes entre elles, de
réfiftance^ de lumière^ de chaleur, d'éleftricité, de
magnétifme, peuvent, dans des circonftances
favorables, fe fubftituer les unes aux autres ; qu'on
XXX Préface.
peut changer la lumière en chaleur, celle-ci en
force, celle-ci en éledlricité^ &c., & réciproque-
ment. Ce fait prend une extrême importance,
en venant corroborer & compléter la loi précé-
demment établie^ à favoir que le mode d'impref-
fion des agents extérieurs, dits fluides impon-
dérables, fur nos fens eft unique, réduSible dans
tous les cas à un phénomène de Tordre tadtile. Il
conduit à penfer que ces agents ne font pas réel-
lement diftiné^s, mais qu* ils ne font que les modes
divers d'un unique agent capable d'un mouve-
ment variable par lequel divers fens peuvent être
fucceflîvement affectés. Dans cette conception les
agents & forces phyfiques ne fe transformeraient
pas, ils feraient identiques. Cette identité eft
prouvée expérimentalement pour l'éledh-icité &
le magnétifme, pour la chaleur & la force dans
les changements d'état des corps.*
La phyfique tend ainû à établir que le monde
fenûble eft compofé de forces de même nature
que la force humaine. Les corps font des fyftèmes
de forces qui fe manifeftent à nous foit par leur
réfiftance immédiate au toucher, foit par l'inter-
médiaire d'agents qui font forces auflî & tranf-
mettent leur ébranlement aux nerfs; & ces agents
femblent devoir fe réduire à deux, l'air confidéré
comme véhicule du fon, & un milieu ou éther
affeSant par fes divers états nos autres fens..
Le moment n'eft donc fans doute pas éloigné
oîi cette fcience, trouvant la fynthèfe de fes
Préface. xxxi
grandes découvertes, en dégagera une notion
fimple djes caufes extérieures de nos fenfations, &
renverfera pour fa part l'hypothèfe fpontanée
d'une matière brute, diftinfte des puiflances qui
s'y manifeftent.
DE LA MATIÈRE EN CHIMIE.
Paffons à la chimie, & voyons ce qu'elle a fait
de la notion de matière. Fonder une diftinftion
entre cette fcience & la précédente fur le caradère
paflager des phénomènes phyfiques & le caraftère
permanent des phénomènes chimiques, c'eft ar-
bitraire. Que l'équilibre des forces en jeu foit plus
ou moins (table, plus ou moins durable, les lois
qui régiffent les forces font toutes permanentes &
feules elles le font. Il n'y a d'abfolument fixe que
les lois. Les états chimiques font fi peu perma-
nents qu'ils changent perpétuellement pour la
nutrition du monde organiféf& les états phyfi-
ques fi peu tranfitoires par effence que le poids des
corps eft confiant. Les fciences fe défignent fuffi-
famment, il eft inutile & même dangereux de
vouloir les définir avec exactitude ; on rifque
d'élever entre elles des barrières imaginaires. Ne
doivent-elles pas toutes fe confondre à leurs
limites ? Elles ne pourraient d'ailleurs fe définir
que pçir leur objet, qu'elles ont précifément mif-
fion de ^définir. Il ferait puéril de chercher fi
l'aftion analytique & fynthétique de l'éleftricité
XXXII Préface.
eft chimique ou phyfique, elle eft à la fois &
indivifément l'un & l'autre. Ne traçons point de
démarcation exclufive : conftatons feulement que
les phénomènes chimiques modifient les corps
dans leur unité fpontanément perçue, c'eft-à-
dire que par la compofition & décompofition des
corps connus, ils en offrent de nouveaux à notre
perception ; par là ces phénomènes révèlent dans
les corps d'autres propriétés plus diftinftives que
les propriétés communes à tous & dites phyfiques.
Le chimille, comme tout savant, prend nécef-
fairement pour point de départ de fes recherches
les données de la connaiflance fpontanée. Il ac-
cepte de celle-ci une première diftindlion des
corps; il perçoit inflindivement comme des
unités différentes, l'eau, les minéraux^ les mé-
taux, &c.; mais il réfléchit fur la nature de ces
unités, fur leur principe intime. L'alchimifte
s'attachait furtout à la différence de leurs carac-
tères phyfiques & foupçonnait à peine en quoi
çonfiftent véritablement les propriétés chimiques.
Aujourd'hui le chimifte fe fert des caraftères
phyfiques comme d'étiquettes, comme d'indica-
tions utiles^ mais fecondaires^ nullement effen-
tielles. Il diftingue fcientifiquement les corps par
leurs diverfes aflions réciproques, par leurs pro-
priétés d'analyfe & de fynthèfe mutuelles qui
font les propriétés chimiques, & non par leurs
propriétés d'impreffion fur nos fens qui font
purement relatives à nous & phyfiques. Les pre-
Préface. xxxiii
miers progrès de la chimie datent de cette con-
ception plus réfléchie. Ce qui préoccupait Tal-
chimifte dans fon rêve de la tranfmutation des
corps, c'était la converfion de propriétés phyfi-
ques données en d'autres également, phyfiques,
en celles de l'or, par exemple ; les combinaifons
les intéreflaient furtout à ce point de vue. Ces
réfultats tout induftriels ne font pas dédaignés du
chimifte moderne, mais ils font les applications,
non le but fcientifique de fes recherches.
La découverte de la loi des proportions définies
& des équivalents a permis de diftinguer nette-
ment le mélange de la combinaifon, & de fixer
entre chaque corps & tous les autres une relation
confiante qui le caraftérife chimiquement, c'eft-
à-dire indépendamment de fon impreflfîon fur
nos fens. De là une distinftion plus effentielle
des corps, car la corrélation entre les propriétés
chimiques & les propriétés phyfiques n'eft pas
toujours exa£le, de forte que ces dernières ne dif-
férencient qu'imparfaitement les effences. Il fe
préfente des cas, comme l'ifomorphifme & le
dimorphifme, où des reflemblances ou diflem-
blances phyfiques ne correfpondent plus à des
caractères chimiques femblables ou diffemblables.
La propriété chimique, nommée affinité, que
nos fens ne peuvent direftement atteindre, pro-
voque la combinaifon & la maintient; elle eft
donc un principe vraiment effentiel de diftinélion
des corps, car elle détermine en s'exerçant la
XXXIV Préface.
formation d'unités nouvelles perçues par nos fens.
L'idée qu'on peut fe faire de la subftance maté-
rielle eft donc intimement liée à celle qu'on fe
fera de l'affinité. La phyfique nous a révélé la
matière, en tant que réfiftante & impreffionnant
nos fens, comme une force analogue à celle que
nous développons au dehors dans l'adle du tou-
cher & que nous appelons notre force phyfique.
La chimie nous fignale tout autre chofe. Comme
nos fens n'atteignent point l'affinité, nous ne
fommes plus autorifés à T identifier abfolument
aux forces phyfiques. Il eft bien vrai qu'elle
modifie ces forces ; que tout phénomène chimi-
que eft accompagné de manifeftations d'éleftri-
cité & de chaleur; qu'il y a un fpeftre chimique;
que le degré de cohéfion eft fort important dans
les adlions chimiques; que l'oxydation du mufcle
eft néceffaire à la produftion de l'énergie muf-
culaire ; & qu'ainfi une étroite connexion exifte
entre les forces chimiques & les forces phyiiques^
mais leur complète identité eft encore hypothé-
tique. Il nous fuffit toutefois de conftater que
les affinités & les agents phyfiques fe fuppofent
& s'influencent mutuellement, pour être en état
d'affirmer que la nature des unes n'eft pas en
tout différente de celle des autres, car on ne con-
çoit aucune relation poflîble entre des chofes qui
n'ont abfolument rien de commun. Les plus
récents progrès de la chimie tendent même à
établir que l'affinité ferait une loi mécanique
Préface. xxxv
n*agiflant qu'à des diftances minimes & fe ratta-
chant à la loi de Tattraélion univerfelle; mais
la preuve de cette affimilation n*efl: pas entière-
ment faite, & le principe de l'afBnité eft refté
jufqu*à préfent irréduftible.
Ainfi, d'une part, nous n'avons aucune fen-
fation direfte de Taffinité ; ne tombant pas fous
nos fens elle fe fouftrait encore à la définition
vulgaire de la matière ; d'autre part, comme fes
effets fe manifeftent indire£lement dans nos fen-
fations par les agents phyfiques & qu'elle entre
en relation avec eux, il faut qu'elle participe de
leur nature aftive. Il femble donc qu'on ait
encore moins en chimie qu'en phyfique le droit
d'admettre des malTes inertes foumifes à des
forces différentes d'elles en nature. Quant à la
nature fpécifique de l'affinité, elle nous efl trop
inconnue pour que nous nous en formions une
idée véritable, puifque nous n'en trouvons pas le
type exaft & complet dans nos forces propres, les
feules qui tombent fous notre confcience.
La phyfique nous révèle la matière comme une
chofe effentiellement aSive, une force dont le type
nous efl offert dans celle que nous exerçons fur
le monde extérieur; la chimie nous fait entrevoir
dans la matière des puiffances d'un autre ordre,
intimes, c'efl-à-dire fans relation direéle avec nos
fens, capables de fe développer & d'agir fous
l'influence des forces phyfiques, pour conftituer
des corps nouveaux en conférant une unité nou-
XXXVI Préface,
velle à des unités élémentaires. Quand nous
difons forces & puiffances, nous n'entendons
point d'ailleurs créer arbitrairement autant de
fubftances diftinftes ou entités , qu'il y a de
modes d'aftivité manifeftés ; c'eft une queftion
qui fera traitée en fon lieu ; ces mots défignent
Amplement ici des claffes différentes de phéno-
mènes rapportées aux diverfes caufes, fubftan-
tielles ou non, de leurs différences.
DE LA MATIÈRE EN PHYSIOLOGIE.
La phyfiologie nous découvre à fon tour des
puiffances plus fecrètes, plus inaccefGbles encore
à nos fens & qui créent une diftin£lion nouvelle
dans les corps chimiquement définis en confé-
rant à certains d'entre eux une unité fpéciale
qu'on nomme la vie. L'hypothèfe des animifles
& celle des vitaliftes^ quelque erronées que foient
leurs formules métaphyfiques, expriment néan-
moins un fait vrai : l'impolfibilité de rendre
compte du phénomène de la vie par les feules
forces matérielles connues des chimifles & des
phyficiens. Mais les animifles & les vitalifles le
font une idée fauffe de la matière, lorfqu'ils fe
croient obligés d'y adjoindre un principe diffé-
rent d'elle & diflin£l, en quelque forte fpirituel,
dont la fonftion ferait de la modeler & de l'ani-
mer, de lui donner figure & vie, en un mot de
l'organifer. L'idée d'une forte de foufiBie agitant
Préface. xxxvii
une matière inerte, eft la donnée inftinaive de
la connaiflance fpontanée ; elle a, comme telle,
fon utilité pratique, car elle différencie des ma-
nières d'être qu'il était bon de ne pas confondre ;
il était bon qu'inftindivement l'homme diftin-
guât la matière vivant^ de toute autre. Mais cette
conception devient téméraire & très-conteftable
dès qu'elle prétend fpécifier la différence effen-
tielle de l'être vivant & de l'être qui ne l'eft pas.
La réflexion a fait peu à peu juflice des vaines
entités qu'elle engendre. On eut bientôt décou-
vert que la plupart des mouvements obfervés dans
Torganifme, loin de procéder d'un principe fpé-
cial, ne font que des applications particulières
des lois phyfiques & chimiques; tels font les phé-
nomènes d'abforption, de digeftion, de circula-
tion. On ne vit plus d'antagonifme entre ces lois
& Taftion vitale. La vie, prenant fes conditions
mêmes & fes moyens d'adion dans les données
phyfiques & chimiques, ne parut plus être une
réfiflance, une lutte contre les tendances de la
matière brute; elle fe révéla comme un degré
fupérieur dans le développement des aftivités
matérielles. On diftingua la fubflance organifée
de la fubflance brute, fans faire de la vie un prin-
cipe fubflantiellement diflinfl: de la matière &
l'afferviffant.
Par un efprit de fimplifîcation, très-fcientifi-
que d'ailleurs^ certains phyfiologiftes font portés
à admettre que tous les phénomènes de la vie
b
XXXVIII Préface,
pourront être expliqués par la phjrfique & la
chimie, comme, par exemple, rabforption & la
digeftion l'ont été par rendofmofe & les adlions
chimiques. Ils ont tenté, dans cette voie, Paflî-
milation du courant nerveux au courant éleftri-
que ; mais le nerf eft mauvais conducteur & l'on
a reconnu des différences effentielles entre ces
agents, bien qu'ils s'influencent réciproquement.
Les sécrétions échappent également à ce fyftème ;
il ne peut rendre compte, du moins jufqu'à pré-
fent, du caraftère éleftif de leur œuvre.
La vie, autant que la fcience aftuelle peut l'at-
teindre, ne paraît donc être ni une réfultante
des forces phyfiques & chimiques, ni un principe
extérieur à la matière. Elle eft la matière même,
manifeftant une de fes propriétés ou forces dans
les conditions phyfiques & chimiques requifes.
Mais pour concevoir ainfi la vie, il faut évi-
demment reftituer à l'idée de matière toute fa
richeffe & toute fa portée ; il faut en bannir l'idée
d'inertie. Il faut comprendre que la matière n'eft
pas diftinfte de la force, qu'il n'exifte dans la
nature que de la fubftance aftive ; qu'enfin, loin
d'avoir pour caraélère propre d'être mafïîve &
inerte, la matière n'eft que par fon aélivité, dont
les divers modes s'appellent propriétés, puiflances
ou forces. Une force, c'eft la matière même agif-
fant par une de fes propriétés; la matière eft la
fubftance même des forces.
Cette vue réhabilite la matière, jufque-là fi
Préface, xxxix
méprifée, fi ravalée au profit d'une certaine clafle
de fubftances fpirituelles qu'il fallait bien ima-
giner pour expliquer tous les phénomènes aélifs.
La matière réduite à une maffe inerte, ne pouvant
rien fur elle-même ni par elle-même, n'avait
d'autre propriété que de fubir l'aftion de ces êtres
hypothétiques appelés forces, principes vitaux,
efprits ; tandis qu'en fait ces êtres ne font qu'une
abftraflion des propriétés aâives inhérentes à la
matière, inféparables d'elle, & qui font toutes
conditions & bafes les unes des autres^ fuivant
une gradation dont la férié des êtres marque le
progrès depuis le caillou jufqu'à l'homme. Il con-
vient donc de reléguer le puéril mépris de la
matière parmi les naïvetés de la connaiflance
fpontanée ; mais il faut en même temps lui rendre
fes vrais attributs & la concevoir dans toute fa
puilTance & fa complexité.
THÉORIE ATOMIQUE.
Les obfervations précédentes^ quelque incom-
plètes qu'elles foient, nous permettent d'apprécier
une métaphyfique fort ancienne fur l'être des
chofes, la théorie atomique ou moléculaire, que
la fcience moderne a rajeunie.
La divîfibilité mécanique des corps, leur cir-
culation continuelle, la perfiftance de leurs élé-
ments, l'impoflibilité d'une création et d'un
anéantiffement, l'exiftence du plein & du vide &
XL Préface.
la néceffité de concevoir quelque chofe qui les
différencie, toutes ces confidérations, telles qu'on
les trouve développées dans le premier livre de
Lucrèce, devaient logiquement conduire à fup-
pofer une matière compa6le, inaltérable, éternelle,
divifée en maffes très-petites & douées de mou-
vement. Pour Épicure les atomes font effentielle-
ment aftifs & non point indifférents ; c'eft là un
premier trait de lumière fur la nature vraie de
la matière, mais Épicure n'a pas une pleine
confcience de cette idée féconde. Il eft évident
qu'à fes yeux l'atome eft mafïif en même temps
qu'aftif ; il conçoit le plein non comme une force
réfiftante mais comme une maffe, & dans l'atome
aftif cette maffe eft mife en mouvement par elle-
même, elle vainc fa propre inertie. L'identité
n'eft pas complètement aperçue entre la fubftance
matérielle & la force. De là réfulte qu'il ne conçoit
pas d'autre aftion au monde que le déplacement
& qu'ainfi le feul mode de mouvement pour lui
eft celui que la phyfique nous a révélé & dont
nous trouvons le type dans les ades de notre
propre force mufculaire. AufTi fa théorie ne peut-
elle atteindre au delà du premier degré des phé-
nomènes de Tadivité, au delà de la mécanique ;
& toutes les applications qu'il en fait aux degrés
fupérieurs, objets de la chimie & de la phyfiolo-
gie, font vaines & ftériles. Ce qui a creufé un fi
profond abîme entre l'efprit & la matière, c'eft
cette opinion téméraire que la matière, maffe
Préface, xli
inerte, n'eft capable que d'une efpèce de modifi-
cations, l'étendue, la figure & le déplacement.
Dès lors, en effet, il n'en pouvait rien fortir qui
reffemblât àla vie phyfiologique & morale, modes
d'adivité tout différents. Mais aujourd'hui, la
réflexion nous a fait analyfer nos fenfations dans
leur effence même, & nous apprend à féparer ce
qui, dans la fenfation, efl nous-même, lefubjeâif
de ce qui exprime le phénomène extérieur par
lequel nous fommes impreffionné, ïobjeâif. Si
donc il eft vrai que la matière ne nous caufe que
des fenfations étendues, figurées & fujettes à des
déplacements, il n'eft pas moins vrai que ces fen-
fations peuvent être des fignes fort infuffifants
des aftes intimes de l'objet extérieur. Nous avons
conftaté en effet que les affinités & la vie, qui ne
peuvent s'exprimer dans notre fenfibilité que par
des fignes phyfiques tels que la figure & le dé-
placement, ne nous livrent rien de leur nature
Spécifique & nous laiffent concevoir des modes
d'aftivité propres à la matière, dont nous ne fau-
rions nous former aucune image.
La théorie moléculaire de la fcience moderne
fe fonde fur des données beaucoup plus pofitives
que celle de l'antiquité ; elle n'efl: point ilfue des
fpéculations abftraites fur le plein & le vide,
mais d'une fynjhèfe des lois expérimentales.
Les différents corps fous un même volume
n'ont pas tous le même poids ; on en a conclu
qu'ils ne font pas également maffifs & que par
xLii Préface.
conféquent ils ne font pas faits de matière conti-
nue, car on ne concevrait pas que la matière
continue pefât inégalement fous des volumes
égaux. On fuppofa donc que la pefanteur fe ma-
nifefte par une multitude d'adlions diftinftes &
égales dont la réfultante peut varier dans un
même corps félon fon volume & dans les corps
différents, de même volume, félon le nombre
des compofantes élémentaires agiflant en chacun
d'eux. Cette hypothèfe d'éléments pondéraux,
égaux & diftinfts, trouvait fa confirmation dans
l'expérience qui démontre que tous les corps
tombent également vite dans le vide, car cette
égalité de viteffe s'explique très-bien en admet-
tant que la pefanteur agit par des foUicitations
égales & indépendantes.
En chimie, d'autre part, on découvrit que,
dans toutes les combinaifons & décompofitions
des corps, la manifeftation phyfique de leur poids
refte conftamment la même & qu'ainfi le jeu des
affinités laifle aux allions de la pefanteur toute
leur indépendance. Quelques modifications chi-
miques que puilîent fubir les corps, leur poids ne
perd ni ne gagne. Mais la réciproque n'eft pas
vraie : on reconnut que l'affinité varie avec les
poids ; que les modifications chimiques font fu-
bordonnées à des conditions confiantes de poids,
c'eft-à-dire que les corps ne fe combinent entre
eux qu'en proportions pondérales définies. On
conflata ainfi entre l'affinité & la pefanteur une
Préface, xliii
relation telle que les propriétés chimiques d*un
corps dépendent de fa compofition centéfimale.
En conféquence on admet que l'élément ou atome
chimique eft conftitué, dans les corps fimples,
par une molécule matérielle d'un poids élémen-
taire-, &, dans les corps compofés, par une mo-
lécule matérielle formée des molécules agrégées
de plufieurs corps fimples dont les poids élémen-
taires font foumis .entre eu]j A des rapports fixes
& s'ajoutent néceffair em^ixt^goeba^iiaire le poids de
la molécule compofée. Ce font encore, dans la
penfée du favant moderne, de petites maffes pe-
fantes qui repréfentent le fubftratum des phéno-
mènes phyfiques & chimiques. Cette conception,
mieux fondée que la théorie antique parce qu'elle
s'appuie fur l'expérience, n'eft pas moins viciée
par une métaphyfique groffière. Le favant, il eft
vrai^ fe défend de toute prétention métaphyfique,
mais on ne peut penfer fans une certaine méta-
phyfique, & quand on fe borne à celle de la con-
naiflance fpontanée, qui eft la pire de toutes, on
s'imagine qu'on n'en fait aucune. Parler d'un
corps, c'eft faire de la métaphyfique, c'eft conce-
voir, malgré foi, par une néceflité de l'intelli-
gence, qui s'impofe aux fenfations, un fond
reliant les propriétés féparément perçues par nos
divers fens, & rattachant les différentes caufes
extérieures des fenfations à quelque principe dé-
terminant l'unité des groupes appelés corps.
Mais ce principe eft conçu plus ou moins naïve-
xLiv Préface.
ment, félon le degré de réflexion, & le favant en
eft encore à donner pour principe d'unité aux
propriétés chimiques une mafle étendue. Qu'une
chofe extérieure à nous & inétendue produife en
nous une fenfation étendue, comme une couleur,
il n'y a rien là qui furprenne le philofophe ha-
bitué par la réflexion à diftinguer toujours le fub-
jeftif de robjedif; il fait que la fenfation c'eft
nous-méme dans un certain état qui n'eft que le
figne de l'objet extérieur & peut ne point par-
ticiper de toute fon effence ; mais pour la plupart
des hommes, rien n'eft plus abfurde. Une matière
inétendue paraît inintelligible au favant, parce
que la matière ne lui femble pouvoir être fentie
qu'étendue : comme fi une chofe pouvait refter,
en tant que fentie, ce qu'elle éft réellement ;
comme fi être fenti ce n'était pas aliéner fa propre
nature, la compliquer de la nature de ce qui fent.
La théorie atomique nous femble donc intro-
duire dans la fcience une faufle idée de l'être des
chofes en nous repréfentant la matière comme
fubftantiellement maflîve. En outre, chaque mo-
lécule étant une mafle & non une pure mani-
feftation d'aftivité, la matière eft fuppofée par
cela même fubftantiellement divifée; il y a autant
de fubftances minimes que de molécules. Cette
conféquence eft grave. De ce que la matière eft
perçue par groupes diftinds de fenfations, il ne
s'enfuit pas qu'il y ait autant de fubftances in-
dividuelles que de groupes fentis, car les fenfa-
Préface, xlv
tions groupées peuvent naître d*a£les diftinfts
d'une fubftance unique : il fuffit même que nous
conftations des relations entre ces groupes pour
pouvoir affirmer qu'ils ont entre eux quelque
fond commun, un fubftratum unique, aucune
communication n'étant concevable qu'à cette
condition.
Mais, pour ne pas trancher cette importante
queftion par une confidération toute fpéculative,
voyons fi, au point de vue de la fcience pofitive,
cette hypothèfe d'une divifion de la matière en
unités fubftantielles n'offre pas d'inconvénients.
Quand on admet, comme il eft prudent de le
faire, que les groupes de fenfations perçues font
feulement des unités phénoménales, on peut ad-
mettre auffi que toute unité nouvelle naiflant du
rapprochement d'autres unités eft une manifefta-
tion d'a£livité qui fe produit à l'occafion de celles-
ci fans en être néceffairement une réfultante, La
fubftance unique manifefte une nouvelle pro-
priété, latente jufque-là, dans les circonftances
favorables créées par le rapprochement, mais
cette propriété préexiftait en puiflance. Dans la
théorie atomique, au contraire, cette propriété
n'eft qu'une réfultante & ne faurait être autre
chofe ; l'unité nouvelle ne naît pas feulement à
l'occafion des unités mifes en préfence dans le
creufet, elle en eft le compofé. Prenons un exem-
ple pour fixer les idées : voici deux unités, le
foufre & le fer; fi ces deux unités font fubf-
b.
xLVi Préface,
tantielles, le fulfure de fer eft néceflkirement
leur fomme, fes propriétés ne peuvent être que
des réfultantes des propriétés du foufre&de celles
du fer, car il n'entre dans fa formation que ces
deux fubftances individuelles , il ne peut donc
rien s'y trouver qui n'en forte. Les corps, dans
cette hypothèfe,font fubftantiellement des maffes
pefantes diftin£les, le poids mefure exa£lement
la quantité de matière, & puifqu'il eft le même
après la combinaifon qu'il était avant, c'eû que
rien ne s'eft introduit dans l'unité nouvelle finon
les unités primitives ; elle eft bien réellement un
compofé. Si, au contraire, les deux unités, foufre
& fer, font feulement phénoménales, le fulfure
de fer n'eft pas néceCfairement leur fomme, il
peut n'être qu'une manifeftation nouvelle folli-
citée par elles dans la fubftance unique. Compa-
rons les deux hypothèfes.
La dernière a d'abord pour elle de ne pas ou-
trepafler arbitrairement les données expérimen-
tales ; nous ne percevons que les phénomènes , &
il eft clair que rien n'autorife à conclure du grou-
pement des fenfations à la divifion de la fubftance
adive qui les caufe, pas plus que nous n'avons le
droit de fuppofer trois individus dans un homme
dont fe mani'feftent à nous la penfée, la fenfibi-
lité & la volonté. Elle a pour elle encore de ré-
pondre mieux à l'idée que nous nous faifons
naturellement de l'homogénéité des compofés ;
nous concevons le fulfure de fer avec toutes fes
Préface, xlvii
propriétés fpécîfiques fous un poids quelconque,
auffi réduit qu'un poids quelconque de fer ou
de foufre. Dans la théorie atomique, la molécule
de fulfure de fer, c*eft-à-dire la partie ultime qu'on
ne pourrait divifer fans détruire ce corps, pèfe
néceflairement plus & eft plus étendue que la
molécule ou partie ultime du fer ou du foufre,
réfultat fingulier ; mais une répugnance à croire
n'eftpas une objedion, nous nlnfiftons pas fur ce
point. Cette théorie impofe une conféquence
plus difficile à admettre. Les propriétés du com-
pofé ne font, d'après elle, que des réfultantes
& ne fauraient être chofe. Or qu'eft-ce qu'une
réfultante? Une réfultante eft néceflairement de
même nature que fes compofantes, elle n'eft que
leur fomme en quelque forte perfonnifiée; elle
ne peut produire que des effets de même nature
que les effets produits par fes compofantes, &
même fes effets doivent impliquer celui que cha-
cune d'elles eût produit en agiflant feule; enfin
les compofantes doivent être toutes de même na-
ture, finon leur fomme, qui eft la réfultante
même, ferait impofïible. Si donc tous les corps
font des réfultantes de molécules groupées, il faut
que toutes les catégories de la nature foient im-
pliquées dans chaque molécule, que toutes les
efpèces d'aélivité, phyfiques, chimiques, vitales,
morales, s'y trouvent contenues à un certain
degré; le monde eft tout entier dans chaque
molécule , & toutes font de mêifae nature, puif-
xLviii Préface,
qu'elles fe fuppléent perpétuellement comme
compofantes dans leur circulation fans fin d'un
corps à l'autre. Cette conféquence, à vrai dire,
ne manque pas de grandeur, mais les atomiftes
modernes ne font-ils pas un peu furpris de re-
produire forcément l'homœomérie antique dans
toute fon étrangeté? Ils ne peuvent y échapper
qu'en fe jetant dans le fyftème d'Épicure qui
borne les propriétés de la molécule à la folidité,
à la figure & au mouvement ; c'eft avec cela qu'il
leur faut expliquer le monde. C'eft aflez, en effet,
pour expliquer les phénomènes mécaniques, mais
tous les phénomènes font-ils réductibles à l'ef-
fence taélile? Aux tendances qui s'accufent de plus
en plus dans nos théories fcientifiques, on ferait
tenté de le croire. Nous avons remarqué déjà que
toute la phyfique marche à une fynthèfe pure-
ment mécanique. La chimie fuit la même pente;
voici que les vues de Newton fur l'aflînité, ou-
bliées longtemps comme une extenfion téméraire
de fa grande découverte aftronomique, trouvent
une fanftion inattendue dans les plus récents tra-
vaux de nos chimiftes. Sainte-Claire Deville, par
fa théorie de la diffociation qui affimile la dé-
compofition au phénomène de la tenfion des
vapeurs, & Meyer par fa conception du choc des
molécules qui réfout l'affinité dans un travail
mécanique, femblent bien préparer la fufion des
phénomènes chimiques & phyfiques. Toutefois,
ette fufion^ eft j^loin d'être Jopérée encore, &^ la
Préface. xlix
propriété chimique échappe à toute formule ma-
thématique; ce qu'on a feulement établi, c'eft
l'extrême importance des conditions phyfiques-
011 elle fe manifefte ; on pourra même arriver à
mefurer l'affinité par la chaleur; mais il n'eft pas
du tout certain que l'affinité puiffe être réductible
à l'agent phyfique.
En chimie organique, la théorie moléculaire
commence en effet à rencontrer d'aflez grandes
difficultés. Les corps organiques fe révèlent à
nous comme des unités en quelque forte plus
riches, plus variées que les corps inorganiques ;
à mefure qu'on approche des unités vivantes^ les
produits accufent, pour nos fens du moins, une
effence plus délicate & plus avancée. On s'attend
à y rencontrer des principes conftituants plus
nombreux ou un principe propre plus important,
mais foumis à l'analyfe, ces produits fe réfôlvent
en carbone, azote, oxygène & hydrogène; leurs
innombrables différences doivent donc, dans la
théorie atomique, s'expliquer toutes par les pro-
portions pondérales & les difpofitions relatives
diverfes des molécules de ces corps élémentaires.
Bien que, dans un fyftème mécanique, l'addition
ou la fuppreffion d'une compofante puilfe pro-
duire de graves perturbations, il faut avouer
néanmoins que les révolutions totales apportées
dans les propriétés des compofés organiques par
la perte ou l'acquifition d'une molécule & par
le changement préfumé d'orientation des mole-
L Préface.
cules font bien furprenantes. Il fe peut même .
que la compofition centéfimale de deux corps foit
identique, & que leurs propriétés chimiques foient
différentes, comme nous le voyons pour les corps
ifomères, & dans ce cas il faut admettre que
Torientation feule rend compte de toutes leurs
différences. La chofe n'eft pas impoflîble, mais
quand on crée des hypothèfes on peut fe préoc-
cuper de la vraifemblance & mettre en doute des
fimplifications fi merveilleufes , qui n'ont pas
encore leur formule mathématique, & dont l'ex-
périence ne donne aucune vérification certaine, '
car de ce que Taffinité eft modifiée par l'orienta-
tion il ne s'enfuit pas néceffairement qu'elle en
foit une réfultante. Il fe peut, en effets qu'une
difpofition nouvelle apporte des conditions favo-
rables à la manifeftation de propriétés qui, loin
d'être créées par ces conditions, préexiftaient &
les attendaient pour fe révéler. Dans cette opi-
nion, la feule qui s'en tienne aux données de l'ex-
périence^ il n'y a de conftatable que des unités
phénoménales fervant de conditions à d'autres
unités phénoménales & les déterminant à fe ma-
nifefl:er. Dès lors les rapports de poids & de
fituation apparaiffent comme des conditions du
développement de l'affinité, non comme confti-
tuant l'affinité même. Rien n'eft moins para-
doxal. Nous avons maint exemple d' allions de
préfence analogues ; telles font en effet les cata-
lyfes, les fermentations dans lefquelles certains
Préface, u
corps n'agiffent que par leur influence fur d'autres
pour déterminer la manifeftation d'affinités la-
tentes. Il eft vifible alors que le corps catalytique
a joué fimplement le rôle de condition & non
celui de compofante. Les affinités mifes en
liberté ne font ni les Tiennes, ni des réfultantes
des fiennes. Il eft tout auflî rationnel d'admettre
que, dans la combinaifon ordinaire, les corps,
unités phénoménales mifes en préfence, agiffent
par une influence de ce genre pour favorifer le
développement de l'unité phénoménale qui fera
le corps nouveau ; feulement dans le cas de fer-
mentation ou de catalyfe, les éléments qui pro-
voquent l'unité nouvelle reftent en dehors d'elle,
tandis que dans ce dernier cas, il y font impli-
qués.
L'analyse chimique, pouffée auffi loin que pof-
fible, ne nous livre pas les éléments d'un corps
tels qu'ils y exiftaient au moment même où ils
le conftituaient ; par cela feul qu'elle eft obligée
de détruire l'unité du*corps, elle peut provoquer
des formations ultérieures qui ne repréfentent
pas du tout la compofition réelle du corps & que
nous prendrions à tort pour fes éléments confti-
tutifs. En fomme, analyfer un corps, c'eft le dé-
truire, & c'eft par conféquent lailfer échapper le
principe même de fon unité pour ne mettre en
évidence que les réfultats de cette deftruftion.
Or ces réfultats font des matériaux que l'analyfe
a pu dénaturer & qui, loin de former TelTence
LU Préface.
même du corps, ne font fans doute que pofer les
conditions où elle peut apparaître & fe dévelop-
per. Synthétifer, c'eft Amplement rétablir ces
conditions.
En réfumé, pour ce qui regarde la chimie, nous
croyons qu'il ferait encore téméraire d'affirmer
qu'il n'exifle pas de propriété chimique diftinde;
nous inclinons plutôt à penfer qu'il en exille
une fe manifeftant dans certaines conditions phy-
fiques, mais n'étant pas la réfultante de ces con-
ditions. Que fi l'on arrivait à démontrer que
l'affinité eft rédudible à Tordre des phénomènes
taftiles , la queftion de la divifion de fubftance
relierait à réfoudre pour les autres efpèces de phé-
nomènes perceptibles : des atomes fubftantielle-
ment diftinfts & animés de puiffances purement
mécaniques de même nature que notre force
mufculaire, peuvent-ils rendre compte des faits
de la vie végétative, fenfible, confciente, intel-
leftuelle ? Ceft ce que nous allons examiner.
Si l'on définit la vie par la nutrition & la gé-
nération feulement, abftradion faite de toute
fenfibilité, on la confidère comme un fimple
mouvement périodique & continu, & l'on peut
admettre que la propriété vitale de la molécule
n'eft, en dernière analyfe, qu'une puiffance de fe
mouvoir. Toutes les fondions de l'organifme
peuvent alors s'expliquer par une compofition de
mouvements opérée dans des circonftances favo-
rables. Il eft vrai que la vie ainfi définie n'eft
^ Préface, lui
applicable qu*au règne végétal, mais dans cette
mefure, l'explication peut fe foutenir. Les objec-
tions tirées de la complexité des phénomènes
vitaux, & de leur périodicité, font fans valeur
contre ce fyllème, parce que la combinaifon de
forces continues & éternelles peut produire l'un
& l'autre de ces effets. On ne peut objeder non
plus la part immenfe qu'il fait au hafard en
fuppofant une confiante coïncidence de toutes
les circonflances favorables; la fcience n'admet
point le hafard, qui efl Amplement l'inconnu,
& encontre, les propriétés n'étant à fes yeux que
des relations fixes entre les êtres, les relations
font éternellement établies par la feule conftance
des propriétés. L'ordre univerfel eft impliqué dans
chaque propriété, il eft donc fuperfiu de chercher
hors des elfences individuelles une conflitution
Souveraine de leurs rapports ; quant à la raifon de
ces rapports, à leur pourquoi, c'efl une queflion
fur laquelle la fcience expérimentale peut refufer
de répondre parce qu'elle ne prétend pas la ré-
foudre. Or, en fait, la naiffance par genèfe (aux
dépens d'un blaftème dont les matériaux s'unif-
fent, fans dérivation direfte des éléments am-
biants), peut être, à la manière des criftallifations,
un mouvement réfultant. La naiffance par repro-
duction dans laquelle les éléments formés fe pré-
fentent identiques ou analogues aux éléments
dont ils fortent, peut elle-même, malgré fon ca-
radère plus complexe, n'être encore qu'un mou-
Liv Préface.
vement périodique rëfultant. La fegmentation
& le cloifonnement des cellules ne font après tout
que des mouvements. La cellule même eft le pre-
mier arrangement perceptible à nos yeux, mais
beaucoilp d'autres ont pu précéder celui-là, comme
beaucoup d'autres le fuivent. Cette férié de formes
peut bien être attribuée auxdifpofitions primitives
& aux propriétés combinées des molécules, depuis
le fyftème rudimentaire de deux ou trois d'entre
elles, jufqu'à l'organifation des innombrables mo-
lécules qui figurent le corps humain ; & cela fans
addition d'aucun principe organifateur diftind
des molécules & agiflant pour les difpofer.
Nous n'avons, jufque-là, aucun argument pé-
remptoire à oppofer à cette doctrine, car la vie
n'y eft définie que par la nutrition & la généra-
tion, c'eft-à-dire en fomme, par figure & mouve-
ment, toutes chofes qui peuvent être des réful-
tantes. Mais toute vie n'eft pas comprife dans
cette définition. La vie de relation qui implique
la fenfibilité à nin degré quelconque, femble in-
compatible avec la théorie moléculaire. Elle n'eft
plus réductible à une compofition de mouvements
inconfcients, elle ne paraît pas pouvoir être une
réfultante de phénomènes qui ne font pas de
même nature qu'elle. Ici nous puifons une objec-
tion très-fcientifique dans la véritable notion de
réfultante, telle que nous l'avons pofée plus haut.
S'il n'y a ni fenfibilité, ni penfée, ni volonté,
dans l'atome, aucun de ces phénomènes moraux
Préface, lv
ne peut fortir d'un groupement d'atomes. Et à
fupposer que l'atome fût doué de ces facultés,
même à l'état rudimentaire, toute difficulté ne
ferait pas aplanie. En effet, les phénomènes mo-
raux impliquant tous unité & indivifibilité fubf-
tantielles, comme nous le révèle la confcience
qui eft l'expérience interne, aucun d'eux ne peut
réfulter de l'aftion maltiple & divifée de plu-
fieurs êtres. On conçoit bien que deux êtres
fentent & penfent de même fimultanément, il y
a deux fenfations, deux penfées diftindes, mais
on ne conçoit pas qu'il y ait une feule & même
fenfation, une feule & même penfée pour deux
confciences. Dès qu'on accepte le fait de la fen-
fation & qu'on y fonde la fcience entière, il faut
l'accepter dans ce qu'il contient, dans tout ce que
l'efprit y aperçoit. Or, l'efprit aperçoit l'indivifi-
bilité fubjedive de ce phénomène auffi claire-
ment que fa portée objeftive. On n'a pas le droit
de fe fier à fa fignification objedive touchant
l'exiftence du monde extérieur, & de douter de fa
valeur fubjeftive touchant l'identité une & in-
divifible du moi, identité qui s'y trouve évidem-
ment contenue.
Mais avant de pénétrer dans l'ordre nouveau
des faits de confcience & d'interpréter les données
de l'expérience interne, réfumons le témoignage
de l'expérience externe fur l'être des chofes.
Lvi Préface.
TÉMOIGNAGE DE l'eXPÉRIRNCE EXTERNE
SUR LA SUBSTANCE.
La notion de matière, telle qu'elle fe forme
inftinftivement dans la connaiffance fpontanée,
par l'ufage irréfléchi des fens, eft purement illu-
foire, & loin de nous révéler la nature vraie de
Têtre extérieur qui impreffionne nos fens, nous
induit à la confondre avec les fenfations mêmes.
Cette notion, fuffifante pour guider l'homme dans
la fatisfaftion de fes befoins effentiels, femble ap-
propriée aux néceffités de fa condition phyfique;
elle n'eft pour lui qu'un moyen de confervation.
A ce titre, elle devient tellement habituelle &
inhérente à la façon d'interpréter le monde exté-
rieur qu'il n'eft pas aifé de la redifier & que les
illufions dont elle eft caufe font fouvent allé-
guées comme des vérités de bon fens. Quand
l'efprit pafTe de la connaiffance fpontanée à la
connaiffance réfléchie, c'eft-à-dire lorfque, pre-
nant confcience de fes adiles intelleftuels & com-
mençant à critiquer fa propre fonftion, il diftin-
gue l'objeflif du fubje£lif & tente de l'en féparer,
la fcience naît, & peu à peu diffipe les mirages de
la fenfation. Alors la matière, l'être extérieur dont
nos fens reçoivent l'impreffion, apparaît fous un
jour nouveau. Cet être n'était concevable que
comme une chofe maffive, inerte, de fubftance
étendue & compare, fubilïant aveuglément des
Préface. lvii
impulfions que refprit rapportait à des êtres dif-
tinfts d*elle & perfonnifiés par l'imagination fous
les noms de forces, vie, âme, divinité; la matière
déformais dépouille fes apparences groflières, fe
révèle a£tive, capable de puiffance, & les moteurs
qu'on plaçait hors d'elle, font rendus à fon effence
propre fous le nom de propriétés. Mais là ne fe
borne pas le progrès de l'analyfe. La conception
d'une maffe douée de propriétés aftives ne fatis-
fait bientôt plus l'efprit réfléchi. Ces deux termes
maffe & aftivité propre lui femblent contradiftoi-
res, il atteint à la notion plus haute, plus large,
de l'être aftif fans mélange d'éléments fenfibles
tels que rétendue fubjedive &la maffe. Il renonce
dès lors à imaginer la matière, parce qu'imagi-
ner, c'efl néceffairement fubjeétiver, c'eft voir la
chofe à travers foi-même & non en elle-même,
c'eft y mêler du moi. L'efprit fe contente donc de
la concevoir, c'eft-à-dire de conftater fon exif-
tence, fa faculté de produire tels effets fenfibles,
& d'en découvrir les lois, en fe gardant de cher-
cher dans les effets la repréfentation de leurcaufe.
La pure conception de la matière eft donc bien
différente de fon image. Ceux qui s'arrêtent à
l'image de la matière, à fon apparence fenfible,
s'en font une idée erronée & groffière ; ils lui
attribuent des qualités qui ne font que les formes
de leur propre fenfibilité, les fignes de la matière
en eux ; &, parce que l'homme, en effet, ne peut
rien voir que fous un figne étendu, rien toucher
LViii Préface,
•
que fous un figne folide d'apparence paffive, ils
prêtent ces attributs tout fubjedifs à ce qu'ils
voient & touchent. Eft-ce à dire qu'il n'y ait rien
dans le monde extérieur qui correfponde à l'éten-
due fubjeftive & à la folidité? Nous n'allons
point jufque-là; aux rapports de pofition qui conf-
tituent la figure, aux rapports tadiles qui font
le volume réfiftant, correfpondent, nous n'en
doutons pas, des rapports extérieurs, mais des
rapports abfolument inimaginables au moyen de
rétendue & de la maffe, telles que nous les trou-
vons dans notre fenfibilité. Une repréfentation
quelconque de la matière dans Tefprit eftillufoire
& exclut néceffairement de l'eflence matérielle
tout ce qui n'eft pas rédudible à la figure & à
l'inertie, c'eft-à-dire tous les attributs de la vie,
de la penfée & de la volonté.
Ceux, au contraire, qui fe bornent à concevoir
l'être extérieur, abftra£lion faite de toute image,
n'ont aucun motif raifonnable de fcinder cet être
extérieur en deux fubftancea, matière & efprit,
plutôt qu'en mille. Ils ne fe croient pas autorifés
à rattacher les divers ordres de phénomènes à
autant de fubftances diftinftes. Ils ne fe fentent
même pas en état d'affirmer qu'il y ait dans le
monde perceptible des fubftances diftinftes, car
tout fe lie & fe tient folidairement dans nos per-
ceptions; nous ne percevons rien d'ifolé, rien
qui foit entièrement féparé du refte des chofes.
La penfée eft fubordonnée à l'organifme, puifque
Préface, lix
les affeftions phyfiques influent fur elle, Torga-
nifme n'eft pas indépendant de la penfée, puifque
toutes les fondions ne font pas inftindives^ que
plufieurs font mifes en train par la volonté, &
que les affedions morales peuvent modifier la
fanté. Ilfuffitqueces relations réciproques foient
conftatées pour qu'on puiffe affirmer l'exiftence
de quelque fond commun à l'organifme de la
penfée.
L'expérience externe , foumile à l'analyfe réflé-
chie, ne nous apporte donc aucune diftindion
radicale des êtres confidérés dans leur fubftance.
Elle ne conitate ni matière ni efprit, dans le fens
vulgaire de ces mots; elle fait concevoir feule-
ment uii tout indivifible qui fe manifeflie par des
groupes de phénomènes d'ordres différents. Ces
groupes divers fuppofent dans le tout des pro-
priétés ou puiffances & forces diverfes leur con-
férant Tunité. Autant d'unités ainfi formées,
autant d'individualités auxquelles nous donnons
des noms. La connaiffance fpontanée, par un
travail inftinftif de nos fonélions fenfibles & intel-
leftuelles, nous révèle immédiatement les plus
utiles à notre confervation, elle n'eft qu'un degré
fupérieur de l'inftinft des bêtes & vife le même
but. La réflexion analyfe enfuite ces unités, en
fépare le fubjedif de l'objeftif^ & fait le premier
triage du moi & du monde extérieur, fondement
& condition de la fcience.
Voyons xnaintenant fi l'expérience interne con-
Lx Préface,
firme ou non ces réfultats; examinons ce qu'elle
peut nous apprendre à fon tour fur l'être des
chofes.
EXPÉRIENCE INTERNE.
Nous venons de voir que nous ne pouvons
fonder fur le feul témoignage des fens aucune dif-
tinftion de fubftance entre les êtres. Nous ne
percevons pas l'être extérieur lui-même, mais fes
fignes en nous ; or les fignes, ou groupes de fen-
fations, fe diftinguent bien les uns des autres par
de confiants rapports intrinfèques leur conférant
l'unité, mais nous ne pouvons conclure de cette
unité toute phénoménale à l'unité fubftantielle,
& admettre autant de fubftances individuelles
que nous conftatons par les fens de groupes fen-
fibles individuels.
Si toutefois nous fommes portés à le faire, fi
inftinftivement nous attribuons à. ces groupes
fenfibles des principes d'unité diftinéls que nous
appelons matière, force, vie, âme, c'eft que la
connaiflance fpontanée ne s'opère pas tout entière
par le feul fonftionnement des fens, mais qu'il
fe mêle au témoignage de ceux-ci des données
d'une autre fource, qui eft la confcience.
Toute notion d'unité vient de la confcience,
& toutes les idées de force, de vie, d'âme, que
nous attachons aux groupes fenfibles, ne font que
des applications au monde extérieur des données
de la confcience. Ces applications font-elles légi-
Préface, lxi
times? Le font-elles toutes? & dans quelle me-
fure ? La valeur des do£trines fpiritualiftes dépend
tout entière de ces queftions.
Il y a une confcience fpontanée & une conf-
cience réfléchie, c'eft-à-dire que l'efprit peut faire
retour fur les témoignages de la confcience comme
fur ceux des fens, & féparer là aufïî l'objedif du
fubje£lif.
Tout homme prononce « moi » fpontanément,
dès qu'il fent quelque intérêt à fe diftinguer des
autres êtres, mais peu d'hommes font capables de
descendre en eux-mêmes, de confidérer ce moi &
de chercher à s'en faire une idée. La confcience
réfléchie ne fe borne pas à fentir le moi, elle le
penfe. Elle n'eft pas, à vrai dire, une faculté
fpéciale de l'intelligence, elle n'eft qu'une appli-
cation particulière de la réflexion prenant pour
objet l'être affefté & le diftinguant de fes affec-
tions.
Ce que la confcience réfléchie nous révèle de
notre être contient tout ce que nous pouvons
favoir de l'être des chofes extérieures qui impref-
fionnent nos fens, car, à coup fur, nous n'attei-
gnons pas mieux cet être que le nôtre. Si même
l'être des chofes extérieures ne nous eft pas abfo-
lument étranger & inconnu, c'eft précifément
parce qu'il communique avec le nôtre, & nous ne
connaiflbns de l'un que ce qu'il a de commun
avec l'autre. On voit combien une exafte analyfe
de l'afte de confcience eft importante; il y va
Lxii Préface,
de tout ce que nous pouvons favoir déontologie.
C*eft, à la vérité, bien peu.
Il eft certain d'abord que Thomme ne fait pas
ce qu'il eft en fubftance; quand il dit <c moi » il
conftate Texiftence de fon être, fon unité indivi-
duelle & identique fous la variété de fes modi-
fications; mais il n'aperçoit pas fa nature intime;
finon, il n'aurait pas befoin d'étudier fa propre
effence par expérience & de conftituer une pfy-
chologie, il connaîtrait à priori par intuition
dire£le tous les modes de fon aftivité. Nous
croyons en effet qu'il n'y a pas d'aperception im-
médiate interne, mais que la cbnfcience du moi
ne naît qu'à l'occafion de quelque afFeftion de
notre être : fenfation, fentiment, défir, penfée;
nous pouvons nous apercevoir fentant, défirant,
penfant^ mais non point dans notre fubftance,
indépendamment de toute modification de nous-
méme. On s'imagine ^qu'on aperçoit immédiate-
ment l'être du moi, parce qu'on abftrait les per-
ceptions de confcience comme toutes les autres,
& qu'ainfi l'on conçoit l'aélivité du moi après en
avoir perçu les divers aftes ; mais cette concep-
tion, poftérieure ou, tout au plus, fimultanée,
n'eft jamais, félon nous, antérieure à la perception
de ces aftes & n'en eft jamais indépendante.
L'être du moi eft pour l'efprit qui l'étudié un
inconnu objeftif au même titre que les chofes
extérieures.
Préface, lxiii
TÉMOIGNAGE DE l'eXPÉRIENCE INTERNE
SUR LA SUBSTANCE.
La confcience nous révèle donc que notre per-
fonne eft une, indivifible, identique, & par cela
même très-diftin£le de toute autre éffence ; mais
elle conftate auffi que notre perfonne eft^ dans fon
activité multiple, fubordonnée à d'innombrables
conditions extérieures; elle ne Taperçoit pas comme
ifolée dans l'univers, mais, bien au contraire,
comme foutenant une infinité de rapports avec
le monde extérieur. Nous n'éprouvons pas^ en
effet, dans notre être, une feule afifedion qui n'im-
plique une communication avec ce monde ; nous
y percevons fon intrufion^ fa préfence, car fentîr,
être afifeélé^ c'eft par cela même n'être plus indé-
pendant^ c'eft conftater plus ou moins explicite-
ment autre chofe que foi. Toute la difficulté de
la connaiffance confifte précifément à démêler,
dans ce dualifme de toute affedion, l'objeftif du
fubjedif, la chofe penfée de Torganifme penfant.
Ces queftions, dépourvues de fens pour les ef-
prits qui n'ont encore connu que fpontanément
ou à peu près, font très-familières à ceux qui fe
font occupés de l'origine & de la véracité des
idées ; nous ne nous adreffons qu'à ces derniers.
La confcience, tout en pofant notre perfonne,
reconnaît que cette perfonne eft en relation avec
ce qui n'eft pas elle, qu'elle fait partie d'un milieu
Lxiv Préface.
OÙ elle a fes racines, & que par conféquent elle a
quelque élément commun avec le refte de Funi-
vers, fans quoi toute communication avec lui
ferait impoflîble. Comment concilier la perfonna-
lité, rindividualité avec la communication qui
fuppofe un fond imperfonnel & univerfel? Pro-
blème redoutable, que la confcience pofe fans
être compétente pour le réfoudre, puifqu'il im-
plique la nature de l'être qu'elle n'atteint jamais.
On voit combien la diftindion des fubftances,
impoflîble à établir d'après les feules données de
l'expérience externe, demeure incertaine quand
on s'adrefle à l'expérience interne.
MATÉRIALISME ET SPIRITUALISME.
Au point oïl nous en fommes de notre analyfe,
nous rencontrons le nœud de toutes les querelles
des matérialiftes. & fpiritualiftes fur l'être de
l'homme & de l'univers.
En effet, il s'agit de favoir fi la confcience en
révélant le moi conduit à la connaiffance d'un
être diftinft de l'être déjà manifefté à l'expérience
externe, ou fi, au contraire, la confcience ne
fournit qu'un moyen de plus d'interroger celui-
ci, & d'en conftater certaines modifications, dites
pfychiques ou morales que les fens ne font pas
organifés pour atteindre. Il n'y aurait alors qu'un
feul être fe révélant à nous par des modifications
différentes, les unes acceflibles aux fens & confti-
Préface. lxv
tuant le monde phyfique, les autres acceffibles à
la feule confcience, formant le monde moral dont
le théâtre eft le moi.
Les matérialiftes & les fpiritualiftes tranchent
la queftion par de pures hypothèfes qui violen-
tent les données de l'obfervation.
Les fpiritualiftes^ confidérant la perception du
moi, un & indivifible^ par la confcience comme
la révélation immédiate d'un être propre, diftinft
en fubftance de tous les autres, féparent profon-
dément le monde moral du monde phyfique,
l'âme du corps. Ils fe condamnent ainfi à rendre,
non-feulement infoluble, mais encore inconce-
vable, la communication manifefte de ces deux
mondes, leur fubordination réciproque. S'ils n'ont
rien de commun, ils ne peuvent foutenir aucune
relation, & s'ils ont quelque chofe de commun,
ce milieu qui les unit eft impliqué dans l'un &
dans l'autre à la fois, & ils ne font pas fubftan-
tiellement diftinfts. Les fpiritualiftes fonttrès-in-
térefles à maintenir la fauffe conception d'une
matière brute, inerte & maflive, parce qu'elle les
autorifé à diftinguer cette matière de l'élément
moral de l'effence humaine. Mais, à mefure qu'ils
aviliffent davantage le monde phyfique, le corps,
ils font plus embarraffés de fes relations avec l'âme.
Les matérialiftes ont un intérêt tout contraire.
La confcience, pour eux, ne fait que révéler
Tunité d'un enfemble de phénomènes, non accef-
fibles aux fens, il eft vrai, mais ne relevant pas
Lxvi Préface. ♦
d'une fubftance diftinfte de celle qui tombe fous
les fens & qui eft la matière. La matière a des
effets que les fens perçoivent & d'autres qui fe
manifeftent à la feule confcience, laquelle n'eft
elle-même qu'une fonftion de Torganifme, une
réfultante des allions combinées de la matière, au
même titre que les autres fondions de l'éco-
nomie. Tout s'explique, à leurs yeux, par une
fyftématifation d'éléments matériels. Il leur im-
porte évidemment de contefter tout fait de conf-
cience qui créerait un abîme entre le monde moral
& le monde phyfique. Auflî admettent-ils que
toute idée prend fon origine dans les fenfations,
qui font liées à l'impreffion, laquelle eft un effet
immédiat de la matière. Le myfticifme leur eit
odieux, car il fe donne pour une intuition qui
s'affranchit du fecours des fens, qui a un autre
objet que la matière. La métaphyfique leur fembïe
une ambitieufe vanité, parce qu'elle prétend régir
la fcience de l'univers par des concepts abfolus,
antérieurs, comme lois de la penfée, à la percep-
tion, irréduélibles aux données fenfibles. Ils
n'ont aucune raifon pour tenter une diftinftion
de fubftances, la matière leur fuffit; mais ils s'ef-
forcent de réprimer les hautes prétentions de
l'efprit métaphyfique, puifqu'il faut que l'efprit
même s'explique tout entier par la matière.
Ni l'une ni l'autre de ces deux opinions extrê-,
mes fur la nature de l'être ne nous fatisfait.
Nous venons de le conftater ; on ne fait rien
Préface, lxvii
^ — »
de l'être, par quelque voie qu'on eflkie de le pé-
nétrer ; toute diltinftion de fubftances eft donc
hypothétique & téméraire, faute de données fé-
rieufes. Conclure de l'unité perfonnelle du moi,
révélée par la confcience, à une unité fubftan-
tielle du moi diftindle & indépendante, comme
font les fpiritualiftes, c'eft analyfer incomplète-
ment l'aéle de confcience, c'eft ifoler abfolument
le moi du refte du monde, c'eft, dans tous les cas,
prononcer fur ce qu'on ignore.
D'autre part,. admettre, comme le font les ma-
térialiftes, que les phénomènes moraux font avec
les phénomènes phyfiques dans un rapport tel
que les uns naififent des autres par produftion,
compofition ou transformation d'éléments de
niêmefubftance, c'eft affirmer fans preuves. L'ex-
périence nous montre bien que toute modification
apportée au corps a fon retentiflement dans l'état
moral du moi, & que réciproquement le corps fe
reflent de toutes les affedions du moi. Mais l'ex-
périence n'a jamais démontré que ces deux
unités, le corps & le moi, puiffent convertir mu-
tuellement les uns dans les autres les phénomènes
qui les cara£lérifent. Oui, le monde des fenfa-
tions, des idées & des fentiments, fe développe à
mefure que le monde des phénomènes phyfiolo-
giques fe développe; il y a, fans aucun doute,
dépendance & connexité, mais il n'eft nullement
prouvé qu'il y ait jamais transformation d'un
ordre de phénomènes dans l'autre. Si les matéria-
Lxviii Préface,
liftes ne faifaient point de métaphyfique, s'ils fe
bornaient à prétendre que des phénomènes phy-
fiques font accompagnés de phénomènes moraux
félon une loi conftante^ on ne le leur contefterait
pas ; mais quand ils veulent expliquer cette rela-
tion en identifiant le principe du moi au principe
du corps, on ne peut le leur accorder. Tel état
phyfiologique détermine tel état moral, c'eft in-
conteftable, mais il n*eft pas démontré que le
premier prorfwj/e le fécond. La différence entre
déterminer & produire eft capitale : produire,
c'eft fournir les matériaux de la chofe qui naît;
déterminer, c'eft Amplement fournir les condi-
tions de fa naiffance. Qu'on y prenne garde : un
être ne produit que foi fous une autre forme, il
refte le fujet du phénomène qu'il produit, mais il
peut déterminer dans un autre fujet un change-
ment d'état, ce qui n'eft nullement l'y produire.
Que divers états du cerveau déterminent la naif-
fance de diverfes idé^s, d'accord, mais que ces
états produifent les idées, c'eft ce qui n'a jamais
été prouvé.
Les fpiritualiftes font certainement fondés à
foutenir que les phénomènes moraux n'ont pas
leur principe dans les phénomènes phyfiques,
bien qu'ils y aient leurs conditions, m&is les
matérialiftes ont raifon d'affirmer que rien n'au-
torife à diftinguer en fubftance le monde moral
du monde phyfique. Voilà ce qu'il faut retenir
des deux doélrines.
Préface. lxix
NI MATERIALISME, NI SPIRITUALISME.
Nous fommes, quant à nous, porté à penfer
que ces deux ordres de phénomènes font irréduc-
tibles l'un à l'autre , en tant qu'ils relèvent de
deux modes diftin£ls de l'être univerfel; mais
nous croyons qu'ils trouvent l'un & l'autre
dans cet être unique & commun, hors duquel
il n'y a pas de relation poflible entre les mon-
des , leur fondement & leur principe refpe£lifs.
De même que la fleur dépend de la feuille qui
refpire, & la feuille de la fleur qui perpétue l'ef-
pèce, fans qu'on puiffe dire de ces deux organes,
condition l'un de l'autre, que l'un foit fait de
l'autre; de même l'on ne peut dire que l'âme foit
iffue du corps. Mais, comme la fleur & la feuille
ont une commune racine & font dans une con-
nexion réglée par la loi qui régit toute la plante,
ainfi l'âme & le corps, ou plutôt l'enfemble des
phénomènes moraux & celui des phénomènes
phyfiologiques, peuvent être deux manifeftations
de la fubftance unique, oîi gît profondément la
loi de leurs mutuels rapports. L'exemple eft
groffier, il conduirait à l'abfurde, pour peu qu'on
le pouffât dans fes conféquences, mais il peut
aider à concevoir l'union de l'âme & du corps,
tels que nous les définiffons. Si l'on cherche leur
lien dans la fphère circonfcrite où ils fe manifef-
tent à l'expérience externe & interne, on ne le
Lxx Préface,
trouvera pas; pas plus qu'on ne trouverait le lien
de la fleur & de la feuille en ne confidérant
qu'eux fans defcendre par leurs tiges au tronc
commun. Le tronc commun de toutes les unités
que nous percevons, de 1 ame & du corps, & de
toutes chofes, c'eft TÊtre univerfel, c*eft ce que
nous appellerions Dieu, fi ce mot n'éveillait dans
les efprits autant d'idées différentes qu'il y a de
degrés à l'éducation de la penfée.
Dans cette conception qui^ remarquons-le bien,
ne prétend pas être un fyftème, mais une fimple
conjefture, une forte de préliminaires de conci-
liation entre les données de l'expérience externe
& celles de l'expérience interne, on donne pro-
vifoirement audience à toutes les afpirations de
Tefprit humain, depuis l'idéalifme jufqu'au pofi-
tivifme. Ce ne font pas en effet les afpirations qui
font incompatibles, ce font leurs formules étroites
& exclufives, ce font les fyftèmes. Le myfticifme
voudrait prouver pofitivement qu'il y a un monde
moral diftinft & fupérieur, & la fcience exade
avoue le caradère myftérieux de la vie & de la
penfée. Mais quand il s'agit de conftituer ces
tendances intelleduelles en do£lrines, chacun nie
inftin£livement ce qui l'embarralfe. Nous ne pro-
pofons pas de compromis entre ces deux fyftèmes,
ce ferait, pour le moment du moins, exiger de
part & d'autre un facrifice de convidions ûncères,
mais nous conjurons les deux camps de ne point
creufer arbitrairement entre eux une tranchée
Préface. lxxi
infranchiffable, comme fi le rapprochement devait
être à jamais impoffible. Rien de plus arbitraire
en effet que Thypôthèfe de la matière, telle qu'elle
fe définit dans les théories fcientifîques ; & rien
de moins légitime que la prétention du fpiritua-
lifme à fcinder Thomme en deux fubflances dont
la relation devient inintelligible. Nous croyons
que pour fortir de l'impafTe où aboutifTent ces
contradiftions gratuites, il faudrait pofer les
armes, faire trêve & fe rejoindre tous au même
degré de réflexion fur les notions acquifes. D'une
part, on relèverait la matière du mépris puéril
des fpiritualiftes , en établiffant qu'elle eft une
eCfence aftive, qu'elle a un fond commun avec
l'effence morale comme le prouve la tranfmiflîon
du mouvement par la penfée à la volonté & par •
celle-ci à la puiffance nerveufe. D'autre part, tout
en accordant aux matérialiftes l'impoffibilité ac-
tuelle d'une diftin£lion de fubflances & la mu-
tuelle connexité des phénomènes phyfiques &
moraux, on n'affirmerait pas jufqu'à preuve con-
traire, que les premiers produifent les féconds.
Le mieux ferait fans doute de bannir des dif-
cuffions philofophiques les mots matière & efprit
en tant qu'ils défignent des fubflances, & de les
employer feulement pour défigner deux ordres
évidemment diflinéls de phénomènes. L'étude
expérimentale de ces phénomènes, fans opinion
préconçue touchant leur fubflratum, un ou mul-
tiple, reftifierait bien des idées fauffes nées du"
Lxxii Préface.
fens traditionnel, aujourd'hui furanné, de ces
mots. On arriverait bientôt à reconnaître que
l'abîme qui féparait ces chofes n'était qu'une
iacune de la fcience, leur incompatibilité une
apparente contradiction de deux analyfes incom-
plètes, opérées à des degrés inégaux de réflexion.
Plus d'un philofophe férieux, fmcère, conviendra
qu'il n'a pas des idées fufiifamment nettes fur les
objets de la difpute; c'eft à l'élucidation de ces
idées qu'il nous importe de travailler tous, au
lieu de nous quereller pour des folutions défi-
nitives qui ne feront pas mûres de longtemps. Le
défaccord ceffera peu à peu, à mefure que la
réflexion^ retardée par les vocabulaires & les fyf-
tèmes qui immobilifent la penfée, fe portera li-
brement de toutes parts fur les mêmes données
expérimentales.-
PRINCIPE DE LA CURIOSITÉ.
Nous avons établi^ au début de cette étude,
que l'homme ne croit pas avoir achevé la fcience
d'une chofe tant qu'il n'a pas obtenu de réponfe
à ces trois queftions? Qu'eft-elle ? Comment s'eft-
elle produite? Pourquoi eft-elle? Son intelligence
n'eft pas fatisfaite s'il ne connaît l'être & la raifon
d'être de l'objet.
Nous venons de voir qu'elle ne le fera jamais
complètement en ce qui concerne la nature in-
time, la fubftance des objets & que, jufqu'à pré-
Préface* lxxiii
fent, elle n*eft pas même en état de prononcer
fur leur diftin£lion fubllantielle, bien qu'elle les
perçoive comme des groupes diftinéls de phéno-
mènes.
Quant aux autres queftions touchant la caufe^,
les conditions & le but de tout objet, nous avons
auffi à nous demander dans quelle mefure elles
font légitimes & folubles.
Remarquons d'abord qu'elles fe pofent à l'oc-
cafion & fur les données de l'expérience externe,
mais qu'elles ne font pas impofées par celle-ci.
Nous ne percevons en effet que la contiguïté, la
fucceffion ou la fimultanéité de nos fenfations ;
tout ce que nous pouvons en conclure, c'eft que
tels groupes de fenfations font toujours précédés,
accompagnés ou fuivis de tels autres, mais il
n'en réfulte en aucune façon qu'ils foient raifon
d'être, c'eft-à-dire caufe et fin les uns des autres.
Aucune idée de puiffance ni de communication
de mouvement ne peut fortir de la feule coordi-
nation de nos fenfations, fi l'expérience interne
ne puife dans les forces qui conftituent notre
propre activité les types des moteurs extérieurs
du monde perçu. De là les concepts de la caufe,
du comment & du pourquoi des objets, de là le
mouvement de curiofité. Nous avons maintenant
à examiner ce fait; pour nous rendre compte
de la portée & de la légitimité des queftions que
nous adreffons à ia nature.
C'eft tout d'abord un fait bien remarquable.
Lxxiv Préface,
quoique trop habituel pour être frappant, que ce
fait feul de la curiofité. D'où vient que chaque
objet perçu eft pour nous un problème ? En vertu
de quel befoin, de quelle exigence de Tefprit, la
perception que nous en avons nous femble-t-elle
incomplète? Voici un arbre, d'où vient que notre
efprit outre-paffe la perception de cet arbre, ne
s'en contente pas, fent de l'inconnu^ interroge &
demande l'origine, la manière d'être & le but de
cet objet. Il eft clair que l'efprit ferait hors d'état
de pofer ces queftions dont les termes ne lui
font pas fournis par l'expérience externe, par la
perception feule de l'objet, fi déjà les notions
d'origine, de caufe, de moyen & de fin, n'exif-
taient en lui, acquifes ou innées, avant qu'il
interrogeât. Et fi nous allons au fond de toute
interrogation, quelle qu'elle foit, nous trouvons
qu'elle implique toujours un premier terme abf-
trait ou prédicat indéterminé, & un fécond terme
ou fujet qui ne fera fpécifié que par une détermi-
nation du prédicat. Ainfi, l'arbre que voilà eft le
fujet qui ne paraît pas fuffifamment fpécifié tant
qu'on ignore d'où il vient, comment il eft orga-
nifé, à quelle fin il exifte ; & il s'agit de déter-
miner fon origine, fon mode d'être & fa fin, les
trois termes que l'efprit conçoit comme fpécifiant
cet arbre. ^ De là, trois queftions pofées fous la
forme : d'où vient cet arbre ? comment eft-il ?
pourquoi eft-il ? c'eft-à-dire à quelle fin ?
Préface, lxxv
LOIS DE LA CURIOSITE.
Cette analyfe fournit les données d'une théorie
de la curiofité que nous ne pouvons développer
ici ; nous n'en préfentons que les réfultats prin-
cipaux.
En premier lieu : une queftion n'eft fondée
que fi le prédicat convient au fujet, fi une déter-
mination du premier eft de nature à fpécifier le
fécond; condition qui n'eft pas toujours facile-
ment appréciable. Demander, par exemple^où
eft la penfée, ne fera pas une queftion fondée ,
s*il n'eft pas préalablement prouvé que la penfée
eft fufceptible de localifation, fi fes rapports avec
l'efpace font inconnus.
En fécond lieu : une queftion pofée n*eft rendue
foluble que fi les donné es fourniffent unfyftème
de rapports s'impliquant tous & impliquant à la
fois le fujet & la détermination du prédicat fup-
pofée connue. Les rapports doivent s'impliquer
tous, otr ils concourent tous à la fpécification du
fujet, & par conféquent ils coexiftent en lui &
par lui ; ils font liés entre eux par l'unité même
de fon effence. Le problème, de quelque nature
qu'il foit, doit, en un mot, pouvoir être mis en
équation,
La première de ces règles eft évidente^ la fé-
conde, preffentie par tout logicien, ne fe pourrait
Lxxvi Préface,
démontrer rîgoureuiement fans excéder les bornes
d'un limple aperçu.
Or ces règles font toujours exaftement obfervées
dans les fciences pofitives, mathématiques ou ex-
périmentales ; elles font conftamment violées dans
les fciences philofophiques.
Dans les fciences mathématiques, le terme
indéterminé, le prédicat convient toujours au
fujet, car l'idée en eft toujours impliquée dans la
définition du sujet. Dans un problème quelcon-
que de mathématique, l'inconnue eft une gran-
deur de même nature que les données.
Dans les fciences naturelles, la méthode con-
fifte à obferver des faits, puis à en dégager des
lois qui expriment ce qu'ils ont de commun &
de conftant; la curiofité procède donc par une
(impie conftatation, par la fimple queftion :
qu'exifte-t-il? laquelle ne fuppofe dans l'efprit que
la notion d'exiftence. Puis la découverte des pro-
priétés générales ou lois permet de pofer d'autres
queftions dont le prédicat eft précifément une de
ces lois & le fujet un phénomène qu'elle régit.
On reconnaît, par exemple, que tous Us corps
font pefants , & dès lors on eft capable de pofer
une queftion de plus fur un corps donné, à
favoir : que pèfe-t-il ?
Ainfi, l'obfervation & l'expérience conftatent
des faits, l'abftradion en dégage des rapports
conftants que l'induftion applique à tous les
autres faits non expérimentés, mais confidérés
Préface, lxxvii
dans des conditions identiques. En fuivant une
pareille méthode, on ne rifque jamais de pofer une
queftion mal fondée; en effet, le prédicat ne peut
pas ne pas convenir au fujet, puifqu'on a procédé
par robfervation & l'induftion pour établir avant
tout la convenance du premier avec le fécond ;
on ne cherche donc pas une détermination du
prédicat avant de favoir par une enquête préa-
lable s'il convient au fujet.
La féconde règle, la règle de folubilité, eft
appliquée avec la même rigueur que la première
dans les fciences pofitives. En mathématiques,
c'eft manifefte ; l'algèbre en fait foi, & à caufe de
la fimplicité des données qui font abftraites,
l'application de la règle y apparaît dans toute fon
exaditude; Téquation exprime un jugement
porté fur des grandeurs, mais le principe de la
mife en équation s étend à des données quelcon-
ques; feulement, l'égalité entre grandeurs eft
remplacée par une identité de rapports d'une ca-
tégorie différente.
C'eft ce qui a lieu dans les fciences naturelles ;
chaque problème particulier n'eft foluble qu'aux
mêmes conditions : il faut que les données
fournies, foit par la définition, foit par l'expé-
rience, foit par l'hypothèfe, préfentent une férié
de rapports impliquant la détermination cherchée
& formant avec elle une unité qui les lie tous
entre eux. La folution du problème général de
la nature eft foumife à la même règle, feulement
c.
Lxxviii Préface,
les données font les lois partielles découvertes.
Quand des lois diftinftes ont été bien établies,
on s'efforce de découvrir des rapports nouveaux
qui les relient & les identifient dans une nouvelle
' loi fupérieure. Le problème du monde refte in-
foluble tant que les lois partielles découvertes qui
en font les données n'arrivent pas à concorder,
tant qu'il exifle des lacunes dans la férié des
rapports confiants qui rattachent tous les phé-
nomènes; & la fcience ne travaille qu'à remplir
peu à peu ces vides, à renouer ces folutions de
continuité, en cherchant l'identification des lois
connues. Les hypothèfes font en quelque forte
des ponts jetés provifoirement d'une loi partielle à
l'autre, & elles fervent de lien provifoire jufqu'à
ce qu'elles foient vérifiées & deviennent lois, ou
foient fupplantées par la découverte de la vraie
loi. Ainfi, la férié interrompue & indéfinie des
rapports tend à fe renouer & à fe clore : l'œuvre
de la fcience confifte à en compléter les termes
pour en faire la fomme.
La plupart des philofophes ont dédaigné jus-
qu'à préfent cette méthode lente & fûre. Ils ont
prétendu interroger le monde avant de l'avoir
analyfé, & cette préfomption les a toujours égarés.
Oubliant ou ignorant que, pour pofer une quel-
tion légitime sur une chofe quelconque, il faut
que les termes de cette queftion foient tirés de
l'analyfe de la chofe même, ils fe font expofés à
foulever des queftions abfurdes. Et comme ils
Préface, lxxix
négligent tous les rapports que Texpérience feule
peut révéler, ils manquent de données concor-
dantes pour pofer une équation quelconque où la
vraie folution puiffe être impliquée.
Leur illufion eft facile à mettre en lumière.
Ils ont puifé dans l'expérience interne certaines
notions qui conviennent à l'eflence humaine, &
arbitrairement ils en font les prédicats des quef-
tions qu'ils adreflent à chaque chofe & au tout.
Ainfi, Taftivité volontaire dont l'homme eft doué
fuppofe une initiative ou mife en train de fa
puiflance, & une intention , une diredion & un
but affignés à cette puiflance. De là les idées
d'ordre providentiel, de caufe première & de
finalité. Us appliquent les attributs de leur propre
eflence, l'économie de leur propre vie à l'univers
entier. Mais cette application eft-elle légitime?
Les queftions qu'ils adrefl'ent au monde font-
elles fondées? Cela revient à demander fi tout
eft humain dans l'univers, car à cette condition
feulement elles feront légitimes. Les favants fe
gardent tous les jours davantage, de toute pré-
fomption à cet égard. Ils interrogent à mefure
que leurs queftions font légitimées par les données
empiriques fourniflant les prédicats, & ils ne ten-
tent la folution que lorfque les données devien-
nent aflez nombreufes pour concorder. Ils ne
difent pas à priori : « Nous avons à connaître
la caufe, & la fin du monde », mais ils difent :
« Qu'y a-t-il à connaître au monde pour l'efprit
Lxxx Préface,
humain ? » Ils commencent donc par obferver
fans définir d'avance l'objet de leur recherche,
fans favoir dans quelle diredion ils feront entraî-
nés par les faits. Cette méthode eft prudente^ elle
eft infaillible.
DOMAINE ET LIMITES DE LA CONNAISSANCE
HUMAINE.
La fcience, du refte, malgré la fupériorité de
fa méthode, ne peut, non plus que la philofo-
phie, efpérer d'étendre fes conquêtes au delà d'un
domaine relativement reftreint dont l'effence hu-
maine, qui eft bornée, donne exaftement la
mefure. Nous l'avons remarqué en effet, l'homme,
pour connaître, doit communiquer avec l'objet,
c'eft-à-dire avoir quelque chofe de commun avec
lui; il doit donc participer de fa nature, il n'en
connaît même que ce en quoi il participe de fa
nature. Suppofons donc l'effence humaine ana-
lyfée & faifons un tableau de tous les attributs
irréduftibles à l'analyfe qui la compofent : fen-
fibilité, penfée, volonté, force mufculaire, éten-
due, mouvement, nombre, &c. Nous aurons
précifément la lifte des feules catégories de l'être
que l'homme puiffe connaître, en un mot le
monde intelligible à l'homme, monde qui n'eft
peut-être qu'une très-minime partie de l'univers.
L'homme ne perçoit que les effences analogues
par quelque élément à la fienne. Toutes les fois
Préface. lxxxi
que nous percevons un objet par nos moyens
d*obfervation^ nous fommes certains que les attri-
buts que nous en percevons ont leurs analogues
dans notre effence; c'eft la condition même de
toute perception. Mais nous pouvons très-bien
nous méprendre fur le degré d'analogie de l'objet
avec notre effence^ & fuppofer, par exemple, qu'il
veut parce qu'il fe meut, bien qu'on puifTe douter
que tout mouvement implique volonté. Telle eft
la tendance des enfants, telle eft celle des peuples
naiffants : ils attribuent fans difcernement toute
Teffence humaine à tous les objets qu'ils voient
agir. Une julte attribution, une exafte apprécia-
tion de leur analogie, exige une analyfe des
données de la confcience & de l'expérience dont
ils font encore incapables. Plus grave encore eft
l'erreur des philofophes, lorfqu'ils attribuent,
non pas à l'objet qu'ils perçoivent^ mais à l'uni-
vers entier qui échappe à leur perception & qui
renferme fans doute des catégories abfolument
étrangères à l'effence humaine, les qualités mêmes
de cette effence.
Nous demandons à tout objet perçu fa caufe, fa
fin^ fon moment & fon lieu^ & ces idées d'ori-
gine, de but de temps &a'efpace, ne font^ avons-
nous dit, que des abftradions des propres condi-
tions de notre nature adive , révélée par la
confcience. Or les ax/ome^ expriment Amplement
que tout objet perçu eft foumis aux mêmes con-
ditionSj & il y eft foumis précifément parce qu'il
Lxxxii Préface,
eft perçu & qu*à ce titre il participe de notre
effence qui le perçoit. Ainfi, quand nous perce-
vons un mouvement, un phénomène , nous ne
pouvons le concevoir fans l'affimiler à nos aftes
volontaires qui ont une caufe, une deftination,
un moment, un lieu,, & leur fubftratum en nous;
nous difons donc : tout phénomène fuppofe une
fubftance, une caufe, un buti, un efpace & un
temps. Tous nos groupes de fenfations font assu-
jettis à ces conditions qui font les feuls axiomes.
Nous n'appelons pas de ce nom les jugements
premiers & évidents qui réfultent de Tanalyfe
même de l'objet & qui n'en font, au fond, que la
définition. Deux quantités égales à une troifième
font égales entre elles, parce que, par définition,
deux quantités font égales quand elles ont une
même mesure, laquelle peut être l'une d'elles ou
une troifième. La feule analyfe de l'idée d'égalité
fournit l'idée de mefure & par fuite l'expreffion
de l'égalité par la mefure; ce n'eft point un axiome.
Il y a, dans l'axiome proprement dit, attribution
faite à l'objet, d'un élément qui n'y eft pas ma-
nifefté par l'analyfe ; & cet élément, puifé, félon
nous, dans notre propre effence, nous l'attribuons
à l'objet perçu parce qu'il ne serait pas percep-
tible s'il ne participait de notre effence. Nous
jugeons les chofes en tant qu'elles font humaines
& félon le degré où elles le font. Un être intelli-
gent qui n'aurait pas la volonté ferait incapable
de fentir pour l'objet perçu la néceffité d'une
Préface, lxxxiii
caufe & d'une fin, & un être intelligent doué de
modes d'aftivité dont nous fommes dépourvus
foumettrait à un plus grand nombre d'axiomes
tout ce qui tomberait fous fa perception. Auffi
croyons-nous qu'il faut ufer des axiomes avec
difcernement ; ils ne font applicables que dans
la fphère de nos perceptions & perdent toute
autorité, lorfque, par une extenfion illégitime,
nous les tranfportons du domaine de nos percep-
tions à l'univers entier.
Quant aux idées abfolues (le néceflaire, l'infini,
rinconditionnel, le parfait), on les confidère fou-
vent comme dépaflant dans leur objet l'effence
humaine & la fphère de l'expérience. Nous avons
des réferves à faire fur ce point.
Remarquons qu'elles ne pofent aucune caté-
gorie qui ne foit impliquée dans l'effence hu-
maine : fubftance, relation, qualité, quantité;
nous ne trouvons rien de plus dans ces idées &
tout cela eft dans l'homme. L'homme n'en ima-
gine pas d'autres, parce qu'il ne peut rien ima-
giner hors de fes propres catégories, mais rien ne
prouve que celles-ci foient les feules. Le nombre
& la nature de nos idées abfolues font donc dé-
terminés par le nombre & la nature de nos caté-
gories eflentielles.
Pour ce qui eft de leur formation, nous croyons
qu'elles naiffent de notre réflexion fur le carac-
tère de notre activité intellectuelle. Voici com-
ment nous l'entendons. Nous conftatons que
Lxxxiv Préface.
toutes nos catégories effentielles : être, relation,
qualité, quantité, font limitées & dépendantes,
en un mot déterminées-, vivre c'eft le conftater,
car nous ne vivons que par le fecours d'un milieu
qui nous borne. Nous fentons que nous ne
nous suffirons pas, que nous ne fommes pas par
nous-méme. En outre, tous les objets extérieurs
dont Texiftence eft liée & nécefîaire à la nôtre,
nous apparaiffent également déterminés par d'au-
tres objets; nous ne percevons que le relatif, le
fini et le contingent, fi loin que nous pouffions
la férié de nos expériences dans chacune des caté-
gories : être, relation, qualité, quantité. Ainfi,
d'une part, nous exiftons & ne pourrions exifter
par nous-même, & d'autre part les chofes que
nous percevons fucceffivement exiftent & ne pour-
raient non plus exifter par elles-mêmes. Mais, fi,
au lieu de nous arrêter à nous-mêmes & à chaque
terme fucceffivement perçu hors de nous dans
chaque catégorie, nous confidérons immédiate-
ment l'enfemble de tous les termes, il eft clair
que nous ne concevrons pas cet enfemble comme
étant relatif et fini; il faut bien qu'il foit par
lui-même, car il exifte &, ne laiffant rien hors de
lui, il ne peut être déterminé à l'exiftence par
aucune autre chofe. Nos propres catégories peu-
vent donc prendre un caractère abfolu, quand
elles font envifagées dans l'enfemble des termes
qui s'y rapportent. Ainfi, tout phénomène eft
impliqué dans un fubftratum, lequel eft lui-même
Préface, lxxxv
un mode plus ou moins médiat de la fubftance qui
eft en dernière analyfe le fond de toute réalité &
à ce titre ne faurait exifter que par elle-même;
une grandeur finie est limitée par une grandeur '
de même nature, & celle-ci par une autre, en
d'autres termes ce qui eft borné n'eft que partie
par définition même; or, la fomme de toutes les
parties eft la grandeur totale qui n'étant. point
portion n'eft plus limitée, eft infinie; tout fait a
d'autres faits pour conditions, tout acte eft prp-
duit par une cause, mais le fyftème complet de
tous les faits & de tous les a6les ne dépend plus
que des rapports qu'il implique, c'eft-à-dire de
fa propre effence, il eft abfolu; enfin, tout ce qui
progreffe eft imparfait, mais la fomme conçue
de tous les degrés progreffifs conftitue l'idéal qui
eft la perfection. Nous voyons donc comment
toutes nos catégories, être, quantité, relation,
qualité, deviennent abfolues, dès que nous con-
fidérons en chacune d'elles l'enfemble des déter-
minations qu'elle comporte, en un mot fon tout.
Mais nous pouvons aller plus loin et concevoir,
fans les imaginer, toutes les catégories de l'uni-
vers, y compris celles qui, n'étant pas les nôtres,
ne nous font pas connues; nous pouvons con-
cevoir le tout de chacune, c'eft-à-dire fon abfolu,
& enfin, la fommç des abfolus ou le Grand Tout.
Mais remarquons bien que cette conception eft
d'ailleurs complètement creufe, elle n'eft qu'une
idée du favoir poflîble, l'activité de notre efprit
d
txxxvi Préface,
fonctionosuat à vî4q fou$ fa propre réflexion.
Spontanément npus ne concevons p£^, nous m
faifons que percevoir avec le fentiment de la li«*
' mitation & de la dépendance de notre Itre i
regard des autres &, de ceux-ci 4 Tégard d'autre^
encore; mais la réflexion s'attaçhant, non plu^
aux a£les fucceflifs de la fonction de percevoir,
mais au caractère illimité de fon exercice, fait la
fomme de fa puiflance Se non de fes opérations
accomplies. Par fuite, elle dépafïe la portée de
la perception & se borne à concevoir.
Telle eft, félon nous, Torigine des idées abfo-
lues fur lefquelles toute métaphyllq^ie eft fondée.
Nous n'entreprendrons pas d'en faire ici la dif-
cuflion complète, nous fommes convaincu que
la réflexion des efprits eft plus inégale fur ce fujet
que fur tout autre, & nous n'avons certes pas la
préfomption de croire que nous Tayons approfondi
autant qu'il doit l'être.
Nous avons d'ailleurs voulu, dans cette prét-
face, indiquer feulement lescaufes de la diverfité
des opinions, Tétat de la penfée philofophique, &
la néceffité de ne rien conclure avant que l'ana-^
lyfe ait été conduite avec plus d'entente & beau-
coup plus avant. Nous ne nous reconnaiffons ni
la maturité d'efprit néceffaire pour arrêter une
doctrine, ni surtout Fautorité qu'il faudrait pour
lui donner du poids. Notre but ferait pleinement
atteint, fi nos obfervations pouvaient donner
à penfer aux matérialiftes & aux fpiritualiftes &
Préface, lxxxviî
faire fentir à tous q\i'au point où en font les con-
ttâiffances humaines, un fyftème ontologique eft
prématuré. Ces obfervations, nous les réfumons
en quelques lignes pour les mettre mieux en relief
& les dégager de tous nos aperçus fecondâires
& plus conteftables.
RÉCAPITULATION.
L'homme perçoit, c'eft-à-dire que fes fenfa-
tions forment des groupes ou unités , & il juge,
c'eft-à-dire qu'il affirme des rapports entre ces
unités ou entre les éléments d'une même unité.
Il perçoit & juge fpontanément, fans avoir con-
fcience de la fonction intellectuelle qu'il exerce,
jufqu'à une certaine limite à partir de* laquelle il
commence à réfléchir. La réflexion confifte en
un retour confcient de la penfée fur fon acte &
elle commence lorfque la curiofité efl: plus exi-
geante que l'efprit n'a d'intelligence inftinctive.
La réflexion a pour réfultat une direction voulue
de la penfée, une méthode; par fuite une ana-
lyfe plus profonde des éléments contenus dans les
unités fpontanées; & enfin une vue plus exacte
des rapports impliqués dans les données delafen-
fibilité. Les unités fpontanément perçues ne peu-
vent être que défignéeSy elles ne sq . définiffent
que par la fcience progreffîve de leurs rapports
intrinfèquès & extrinsèques. Les définitions sont
donc, pouf un même objet, fort différentes félon
Lxxxviii Préface,
la fcience de ces rapports, elles font donc fubor-
données à l'état de la connaiffance réfléchie. Un
même objet eft donc fufceptible d'autant de figni-
fications dans les divers efprits qu'il y a en eux
de degrés différents de réflexion. Telle eft, en
dehors des mobiles paflîonnels, la cause intellec-
tuelle de la diverlité des opinions.
La curiosité a pour principes : i ^ l'expérience
interne qui nous révèle notre exiftence, notre
adivité & fes modes, en un mot les catégories de
notre être ; 2° les axiomes, c'eft-à-dire la convic-
tion que chacune de ces catégories eft applicable
à tout objet perçu, en tant qu'il participe de notre
effence comme perçu. Nous ne pouvons connaître
de l'objet que ce par quoi il eft en communica-
tion avec nous, fes déterminations dans les caté-
gories qui font précifément les nôtres. Notre
fcience ne peut donc excéder la connaissance de
nos catégories appliquées à nos perceptions. Tel
est le domaine, telle est la limite du savoir de
l'homme.
Toute application de nos propres catégories à
l'univers entier eft arbitraire & n'offre aucun
caractère fcientifique.
La nature active de notre efprit, fon initiative
lui permet de ne point s'arrêter à chaque terme
de la férié de fes perceptions; il peut, par ré-
flexion fur fa fonftion même, dépalfer toute per-
ception & confidérer comme^ccomplie fon œuvre
fucceflive, mais dès lors il ceffe de percevoir, &
Pr^ace. lxxxix
conçoit; il conçoit le Tout dans i'abfolu. Telle
cft fon opération métaphyfique ; il ne peut affirmer
du Tout qu'une vérité, c'eft qu'il exifte par lui-
même, vérité qui n'eft point tranfcendante, mais
qui découle de la définition du Tout. Du refte
nous ignorons complètement les catégories du
Tout, hormis celles qu'implique notre propre
eCTence ; la métaphyfique ne peut donc faire aucun
progrès, elle eil toute dans une feule idée qui
cft fon principe & fon terme : l'être par foi. L' hif-
toire prouve fuffifamment qu'elle n'a jamais fait
un pas de plus. Les métaphyûciens & les théolo.
giens ont^ fous toutes les formes, tranfporté les
. catégories humaines à l'être par foi.
Ce qui fait le fuccès de la méthode fcientifique
& fon inconteilable fupériorité , c'eft que par
l'obfervation & l'expérience elle prend connail*
fance de l'objet, elle conftate fon exiftence & ce
qu'il a de perceptible, avant de lui adreffer au-
cune queftion préfuppofant en lui des catégories
qui peuvent n'y pas être ; elle ne prend pour pré-
dicats de fes queftîons que les idées générales
qu'elle a d'abord abftraites des données empiri-
ques; ainfi les queftions qu'elle pofe font tou-
jours fondées, tandis que la métaphyfique a trop
* fouvent préfumé qu'elle était en droit d'adreffer
^ r univers entier les mêmes queftions de cauia-
lité, d'origine & de fin, qu'on peut adreffer à
l'effence humaine ou à toute eflence compofée de
catégorie^ impliquées dans l'homme.
d.
xc Préface.
La fcience tend chaque jour à fe défier de
remploi des axiomes philofophiques de caufalité,
de fubftantialité, de finalité, parce qu'ils ne font
applicables qu'aux objets dont l'effence eft affimi-
lable à l'effence humaine, & que cette affimila-
tion eft toujours périlleufe. Elle s'en tient, pour
principes, à des propofitions analytiques très-
claires par la fimplicité du rapport qu'elles expri-
ment, comme : la partie eft plus grande que le
tout ; deux quantités égales à une troifième font
égales entre elles ; deux & deux font quatre ; la
ligne droite eft le plus court chemin d'un point à un
autre ; propofitions qu'elle nomme auffi axiomes
mais qui n'en font point, car elles font réducti-
bles à un jugement analytique & ne diffèrent de
tout autre jugement que par la fimplicité qui les
rend immédiatement intelligibles. Elle fe con-
tente d'obferver comment un phénomène eft dé-
terminé par d'autres qui le précèdent ou l'accom-
pagnent, quelles font fes conditions d'exiftence&
non plus quelles font fes caufes, car elle a reconnu
qae les prétendues caufes étaient fimplement elles-
mêmes des phénomènes déterminés & non point
des puiffances particulières capables de fe déter-
miner à l'aftion pour modifier leur milieu, comme
paraît le faire notre propre aflivité d'où nous ti-
rons l'idée de caufe. La fcience abandonne auffi
peu à peu l'axiome de finalité, elle conçoit l'ordre
du monde comme un équilibre réfultant fubfé-
quemment de la concurrence & de l'pppofition
Préface. xci
des forces, mais non plus comme une harmonie
préétablie en vue de laquelle les forces auraient
été mefurées & proportionnées ; étant données des
forces quelconques, n*agiffant que pour agir, pour
perfévérer refpedivement •dans leur effence, de
leur rencontre réfultera néceffairement unfyftème,
foit équilibré , foit en voie d'équilibre , qui ne
différera en rien d'un fyftèine prémédité dont les
forces auraient été calculées pour l'harmonie ob-
tenue, car dans les deux cas l'équilibre ou l'ordre
n'exiftera qu'aux mêmes conditions; donc, pour
connaître les rapports qui conftituent l'état aftuel
du monde, ces rapports étant identiques dans
l'une ou l'autre hypothèfe, il eft fuperflu d'in-
troduire dans une pareille recherche, la préoccu-
pation d'une fin ; la fin ne ferait utile à l'étude
des rapports que fi elle pouvait être connue avant
eux, chofe impoffîble puifqu'elle ne fe définit que
par eux. La fin nous eft utile pour juger nos a6les
volontaires, parce que nous la pofons nous-même
avant d'agir, & nous* jugeons nos aftes par leur
conformité à la fin voulue, mais ceux qui nous
voient agir ne la connaiffent que par l'accom-
pliffement de nos ades, & n'en euffions-nous pré-
médité aucune, ils nous attribueraient un deflein
quelconque d'après le réfultat de notre aftion,
toute machinale qu'elle ferait. Nous fommes des
fpeftateurs femblables en face de la nature, obfer-
vons ce qu'elle fait, mais ne préjugeons pas
qu'elle l'a voulu, •
xcii Préface.
QgaQt à TazioiiHi dQ fubft^iiKialité, b feîence
n'y a pas encore Fçnoacé malgré fon averfion mar«
quéepour la métaphyfique ; elle parle encore de
matière, de mafle, de molécules, & s'attarde
ainfi dans des conceptions furannées, illufions de
la connaifTance fpontanée qu'elle a pour million
de faire tomber en fubftituant partout des rapports
aux entités fiâives. Nous avons effayé de montrer
que ni Texpérience externe ni l'expérience interne
ne font en état de réfoudre le problème de la
fubdance. Il leur eft impofïïble d'en atteAer la
dividon: l'invidualité conçue comme unediftinc-
tion de fubftances aboutit à la négation de toute
relation entre le$ individus faute d'un fond com-
mun à tous; ôr, fi l'expérience nous apprend quel-
que chofe de certain, c'eft qu'il exifte des rela-
tions entre toutes les chofes que nous percevons.
Mais d'autre part comment concilier la confcience
avec l'univerfalité de la fubftance? Nous pouvons
très-bien ne pas être capables de réfoudre cette
difficulté, fans être pourtela en droit de la dé-
clarer infoluble; mais nous ne fommes certaine-
ment pas en droit de la trancher contre le témoi-
gnage de l'expérience. Sachons plutôt ne pa$
favoir, ce n'eft pas la moindre vertu du vrai phi-
lofophe. Le plus fur eft de diSérer la conclufion
& de réfléchir longtemps encore. Toutefois, en-
tendons par réfléchir, non pas concentrer indéfi-
niment nos facultés fur les mêmes queftions tou-
jours pofées de la même manière, mais au con-
Préface, xcii
traire multiplier inceflamment les données de
Texpérience externe & interne en les analyfant
toujours davantage, & faifir ainfi des rapports de
plus en plus effentiels à l'objet afin d'améliorer
nos définitions. Peut-être arriverons-nous ainfi
à nous comprendre, à exercer en commun nos
forces fur les mêmes points, & à donner quelque
fondement incontefté à la philofophie. Alors feu-
lement la recherche fur l'être dos chofes & leur
raifon d'être, au lieu de recommencer dans chaque
efprit, à chaque génération, pourra léguer des ré-
fultats admis & fe continuer de Cècle en fiècle,
ce qui fera le figne certain de fon organifation
fcientifique.
LUCRÈCE
DE LA NATURE DES CHOSES
LIVRE PREMIER
Mère des fils cTEnée, ô volupté des dieux
Et des hommes, Vénus, fous les afîres des deux
Qui vont, tu peuples tout : l'onde oîi court le navire,
Le fol fécond; par toi tout être qui refpire
Germe, fe dreffe & voit le foleil radieux l
Tu parais, les vents fuient & les fombres nuages,
1
2 Lucrèce.
Le champ des mers te rit; fertile en beaux ouvrages,
La terre épand les fleurs fuaves fous tes pieds,
Le jour immenfe éclate aux deux pacifiés!
Dès qu* avril apparaît, & qu'enflé de jeuneffe
Le fécondant ^éphir a forcé fa pr if on,
Ta vertu frappe au cœur les oifeaux, 6 Déeffe,
Leur bande aérienne annonce ta faifon;
Lefauvage troupeau bondit dans l'herbe épaijje
Et fend Fonde à la nage, & tout être vivant
A ta grâce enchaîné brûle en te pourfuivant.
Cefi toi qui par les mers, les torrents, les montagnes.
Les bois peuplés de nids & les vertes campagnes.
Plantant au cœur de tous V amour cher & puiffant.
Les pouffes d'âge en âge à propager leurfang!
Le monde ne connaît, Vénus, que ton empire;
Rien fans toi, rien n* éclat aux régions du jour,
Nul n'inf pire fans toi, ni ne reffent d'amour!
A ton divin concours dans mon œuvre fafpire,
Je veux à Memmius parler de V Univers,
A notre Memmius que, prodigue & conjlante.
• • I
De la nature des chofes.
Orna.de tous les dons ta faveur éclatante,
Donne, 6 Vénus, la grâce éternelle à mes vers!
Mais, pendant que je chante, &fur mer & Jur terre
Endors &fais tomber la fureur de la guerre :
Tu peux, feule, aux mortels donner la douce paix;
Mars, le dieu tout armé de la guerre farouche,
Quand l'amour Va vaincu, vient jeter fur ta couche
Son cœur bleffé du mal qui ne guérit jamais.
Tes genoux pour couffin, dans un regard de flamme,
Béant vers toi, d'amour ilfe repaît les yeux.
Et, renverfé, sufpend à tes lèvres f on âme!
Lorf qu'il repofe ainjifur ton corps glorieux,
Preffe-le comme une onde, & que ta voix le charme
Et le prie, &, propice aux Romains, le défarme!
«
Mon chant, quand la patrie efi dans de mauvais jours.
Se trouble, & Memmius ne peut, en pleine alarme,
Frujlrer Vefpoir public d'un illujlre fecours!
Les dieux, de leur nature, entière par foi^même.
Sont immortels, heureux dans une paix fuprême.
4 Lucrèce.
Loin des chofes de Vhomme & bien plus haut que nous.
Nos périls, nos douleurs ne leur font pas communes;
Sans nul befoin de nous, maîtres de leurs fortunes,
Ils font indifférents, fans grâce ni courroux.
Apprête ton génie, & d'une libre oreille
A loijir, Memmius, entends la vérité :
Ce gage de mon ^èle & ce fruit de ma veille.
Ne les dédaigne pas fans m* avoir écouté.
Je vais dire des dieux les principes fuprêmes
Et fonder la Nature en ces éléments mêmes
Dont les corps font créés, vivifiés, nourris,
OU par la mort diffous retournent leurs débris.
Retiens qu'en mes leçons les mots matière ou germe,
Ou corps générateur défignent l'élément;
Le nom de corps premier tous les trois les renferme,
Car il marque à la fois cause & commencement.
L'homme traînait fa vie abjecte & malheureufe,
Sous le genou pefant de la Religion
De la nature des chofes.
Qui, des hauteurs du ciel penchant fa tête affreufe.
Le tenait dans l'horreur de/on obfejjîon.
Un Grec fut le premier qui, redreffant la face,
Affronta le fantôme avec des yeux mortels.
Foudre, ni ciel tonnant, ni prefîige d'autels
Ne V ébranle, & d'un cœur qu'enhardit la menace
Il brûle de forcer pour la première fois
Le temple où la Nature enferre et clôt f es lois.
Son héroïque ardeur triomphe, &, vagabonde,
L entraine par delà les murs flambants du monde;
Son âme & fapenfée explorent V infini;
Il en revient vainqueur, il fait ce qui peut naître.
Ce qui ne le peut pas, du pouvoir de chaque être
Les bornes, & fon terme à f on fond même uni.
Sur la Religion un pied vengeur fe pofe,
Lécrafe, & fa victoire efi notre apothéofe!
Tu crains, dans mes leçons, de te voir entraîné
Par la raifonfans culte au noir chemin des crimes.
Ah ! la Religion fait plutôt des victimes
6 Lucrèce.
Et d'un culte odieux lefacrilége eft né!
Des Grecs, au port d'AuUs, F élite réunie.
Les rois, pour conjurer la Vierge-aux -Carrefours,
Souillent V infâme autel dufang d'Iphigénie,
Sur f es tempes déjà flottent les blancs atours
Suf pendus au bandeau quàf on front on attache.
Elle voit làfon père, immobile d* horreur,
Le couteau que le prêtre à ce malheureux cache,
Les larmes que fa vue à tout le peuple arrache.
Et fent fuir fes genoux, muette de terreur.
La miférable! En vain c'ejl elle la première
Qui fît entendre au roi le nom f acre de père :
On l'empoigne tremblante, on la traîne à l'autel.
Non pour voir accomplir le rite folennel
Et par l'hymen brillant s'en retourner fuivie.
Mais, nubile, offrant pure au fer honteux fa vie,
Tomber, victime en pleurs, qu'un père facrifie
Pour le départ heureux &fùr de fes vaiffeaux,..
Tant la Religion put confeiller de maux!
De la nature des chofes.
Vaincu par tous les vieux & terribles menfonges
Que t'ont faits les devins, tu te gares de moi,
. Car combien n* ont-ils pas imaginé de Jonges
Qui pujfent, de la vie aboliffant la loi,
Bouleverfer ton fort tout entier par V effroi.
Ah! que fi, reniant fa fainte extravagance,
L homme avait bien la foi que f es maux finiront,
Des devins menaçants il vaincrait l'arrogance!
Mais, ignorant, fans force , il baiffe encor le front.
Car il craint dans la mort une éternelle peine.
Que fait-il, en effet, de Vâme & de f on fort?
Lame eft-elle l'aînée ou la contemporaine
De la vie, ou diffoute avec nous par la mort?
Au gouffre de Pluton dans la nuit defcend-elle?
Un dieu la fouffle-t-il en mainte chair nouvelle?
Comme autrefois Va dit Ennius, qui ravit
A l'Hélicon charmant la verdure immortelle,
La première qu'autour d'un front latin Von vit!
Mais f es vers d'éternelle & haute renommée.
Peignant VAchéron noir, en ont peuplé les bords
8 Lucrèce.
■ ■■ ■ ■ ■■■■■■■ - ■ -- -■■■■■■^1 M ■■■■■-MM.MM
De fpectres fans couleur, d'une ejfence innommée,
Ombre qui n'eft point Ydme & qui n'ejl plus le corps.
Et cejï là qu'il a vu la figure d'Homère
Toujours jeune fur gir & de trifiejfe amère
Fondre en pleurs, puis ouvrir la Nature à f es yeux.
Mais, avant de fonder & d'expliquer les deux,
Lefoleil & la lune & la loi qui les mène.
Les forces de la terre & fes créations,
Ceft nous qu il faut d* abord que nous interrogions.
Quefi donc la vie en nous? Qu'eft-ce que Y âme humaine?
Quand des objets, le jour, ont frappé nos cerveaux.
Pourquoi fe dreffent-ils dans la fièvre ou lefomme?
Qui de nous n'a pas cru revoir, entendre un homme
Dont la terre enferrait depuis longtemps les os?
Je fens bien que des Grecs les recherches obf cures
Ne peuvent par mes vers luire d'un jour plus beau;
J'ai dû même innover des mots & des figures,*
Car notre langue efi pauvre & le fujet nouveau.
Mais ta vertu, lefpoir d'une amitié fuave
De la nature des chofes.
M* allègent le fardeau que la fatigue aggrave;
Lamitié, m' éveillant dans le calme des nuits,
Me diâera le mot, l'accent qui devant Vâme
Allume & fait courir uhe brillante flamme
Dont V inconnu s* éclaire en fes profonds réduits.
Pour dijjiper Vhorreur de notre nuit profonde,
Lefoleil ne peut rien, ni le jour éclatant.
Mais la Nature parle & la raifon V entend!
Et voici le principe oU la raifon fe fonde :
Rien n'ejl jamais fort i du néant par les Dieux.
Que fi, r humanité tremble dans l'épouvante,
C'efi qu'à l'œuvre infini de la terre & des deux
L homme cherche une caufe, elle échappe à fe: yeux ,
Et la force divine eft celle qu'il invente.
Mais quand nous aurons vu que rien n'éclôt de rien,
Nous marcherons guidés au but qui nous appelle.
Nous faurons de quel fond, par quelfecret moyen,
Tout prend l'être &fe meut fans que nul Dieu s'en mêle.
Que le néant engendre, & les êtres divers
1.
lo Lucrèce.
Naiffent tous Vun de Vautre, & tout leur ejl femence.
Dès lors la race humaine aufein des mers commence,
Le poiffon naît du fol, Toijjsau furgit des airs.
Bêtes fauves, troupeaux, bétails de toute espèce,
Aux déferts comme aux champs vivent fans loi produits.
Et les arbres n* ont plus toujours les mêmes fruits :
Tous bons à tout produire, ils en changent fans cejfe.
Car fi chaque être n'a f es corps générateurs.
Où chacun trouve-t-il une confiante mère?
^
Mais tu leur vois à tous leurs germes créateurs,
Auffi chacun n'éclôt, n'émerge à la lumière
Qu'oit repofentfes corps premiers & fa matière.
Tout être ainjî ne peut par tous être enfanté,
Car des pouvoirs dijîinâs à chaque être appartiennent.
Pourquoi la rofe en mai, les moiffons en été?
Et le cep par Vautomne à s'épandre invité?
Si ce n'efl qu'en leur temps les femences conviennent,
Et qu'ainfî tout produit apparaît tour à tour,
Quand la terre vivace élève au feuil du jour
Létre en jleur^ fur la foi desfaifons qui reviennent.
De la nature des chofes. ii
Si tout de rien naiffait, tout fur girait foudain,
Sans nulle faifon propre en un temps incertain,
N* étant plus d'éléments dont un ciel impropice
Put jamais empêcher V union créatrice.
S'ils pouffaient du néant, les êtres auffîtôt
Croîtraient, n'attendant point des germes l'affemblage :
L'enfance à lajeuneffe atteindrait fans paffage,
L'arbre foudain du fol s'élèverait d'un faut.
Mais quoi! d'un tel déf ordre a-t-on jamais vu trace?
Tout grandit lentement, ainfi que le prefcrit
Un germe fur; chaque être eft conforme à fa race;
Chacun d'un propre fond croit donc etfe nourrit.
Puis le fol, fans les eaux que chaque année affure.
Ne pourrait, infécond, de beaux fruits s'égayer.
Ni tous les animaux, privés de nourriture.
Entretenir leur vie &fe multiplier.
Loin d'admettre qu'il f oit fans corps premier s. des êtres,
Crois plutôt que, pareils aux mots formés de lettres,
Ils trouvent par milliers de communs éléments.
Qui donc à la Nature eut interdit défaire
12 Lucrèce.
Des hommes qu'on eût vus, déraciner, géants,
Les grands monts, traverfer à gué les océans.
Et porter, invaincus, un âge féculaire,
SU n était aux objets, pour naître, un fond marqué.
Principe où de chacun Vefforfùt impliqué :
Il faut donc r avouer, rien de rien ne commence,
Puifque tous les objets ont befoin de femence
Qui, les créant, les porte au champ fubtil des airs.
Si la campagne, enfin, pré/érable aux déferts.
Par nos mains cultivée en fruits meilleurs abonde,
Il faut bien quen la terre il /oit des éléments
Que le labour incite à leurs enfantements.
Quand notre foc retourne une glèbe féconde.
Que s il n'en était point, tout fans notre labeur
D'un effor fpontané naUr^iit beaucoup meilleur.
Ajoute que la mort défagrége la chofe
Sans réduire jamais fes germes à néant;
S'il pouvait rien périr de ce qui la compofe,
La chofe périrait, dif parue à l'infant,
Sans attendre uri agent qui, propre à la difjbudrc,
De la nature des chofes. i3
Dut miner fes liens pour la réduire en poudre.
Mais un germe éternel fixe chaque produit;
Jujquà ce qu'un agent vienne affaillir cet être,
Ou, le défa gré géant, dans fes pores pénètre,
La Nature ne fouffre en rien qu'il f oit, détruit.
Si rdge enfin, des corps que f on travail dijppe
Tuant le fond, confume en entier leur principe,
Hoîi vient le divers fan g des êtres que Vénus
Rend au jour de la vie? OU puife, eux revenus,
Le fol riche un fuc propre à nourrir chaque type?
Quelle eau la four ce vive & le fleuve à la mer
Prodiguent-ils? Quels feux donne aux astres léther?
Car le pafféfans home & la vie actuelle
Ont dû, tarir tout être à fubftance mortelle ;
Que s'il dure aujourd'hui, s'il a toujours duré
Des corps par qui ce monde efi fait & réparé.
Il faut bien, les douant d'une immortelle effence.
De rentrer au néant leur nier la puiffance.
Si la matière enfin, d'un nœud plus ou moins fort
Se liant, ne refiait l'éternel fond des chofes.
14 Lucrèce.
Tout, d'une même atteinte & par les mêmes caufes.
Périrait au toucher feulement de la mort.
Faute de corps majjifs, d'éternelle fubjïance.
Dont quelque force dut rompre la confflance.
Mais non, les éléments formant de divers nœuds
Tandis que la matière ejï éternelle en eux.
Les corps rejlent entiers tant que nul choc n'arrive
Affe^ fort pour hrifer leur trame refpeâive;
La mort réduit ainfx l'objet à l'élément
Et, loin d'anéantir, déf unit feulement.
Il pleut & l'eau périt, quand l'éther, divin père,
La précipite aufein maternel de la terre;
Mais vois : le beau blé monte & le rameau verdit.
Et l'arbre cède au poids de f es fruits & grandit;
Vois donc : le genre humain, les bêtes, s'en nourrijfent.
Et les riches cités d'un jeune fang fleur ij/ent.
Par tous les bois feuillus chantent les nouveaux nids;
Las du faix de leur graij/e, en des prés bien fournis.
Se couchent les troupeaux, &, gonflant la mamelle,
Le blanc laitage coule, & la race nouvelle.
De la nature des chofes. i5
Folle, fur les galons, d'un pied encor peu fur,
Bondit, le cerveau jeune enivré de lait pur.
Quand donc la chofe meurt, tout ne meurt pas en elle,
Des débris de chaque être un nouvel être fort,
Ainji toute naijjance ejï V œuvre d'une mort.
Comme f ai dit que rien du néant ne peut naître
Et que rien n'y retourne après avoir eu l'être,
Tu te prends à douter de mes enfeignements,
Parce que l'œil nepeutfaijtr les éléments;
Je te vais donc prouver qu'il faut que J' on conçoive
Dans tout objet des corps, fans que l'œil les perçoive,
Ainfi le vent flagelle avec fougue les eaux.
Répand la nue au loin, coule les gros vaiffeaux,
Cafje, en tourbillonnant à travers les campagnes.
Les grands arbres, & bat les fublimes montagnes
Uunfouffle aux pins fatal : tel le vent frémiffant
Se déchaîne en furie & hurle menaçant.
Il ejl donc fait de corps qui, foujïraits à la vue.
Balayant & la mer^ la terre & la nue.
i6 Lucrèce.
Entraînent tout objïacle à leur vol turbulent.
Ces corps fluides vont propageant leurs ravages.
Tout comme on voitfoudain Veau mobile en coulant
Monter, quand vient V accroître, après d* amples orages,
Un déluge apportant de la cime des monts
Avec des troncs entiers des fragments de branchages,
L impétueux torrent force les meilleurs ponts ;
Il court fus aux piliers, tourbillon gros de pluie :
La maffe, fous V effort terrible qu*elle effuie.
Croule avec un grand bruit; les lourds quartiers de roc
Sont roulés fous les flots; rien ne réfifle au choc!
Or, le souffle du vent doit courir de la forte :
Quand, pareil au torrent, il fond fur un objet,
Il laffaille; des coups répétés qu'il lui porte
Le renverfe, V enlève, & tournoyant jouet
Dans les cercles fougueux de la trombe il le roule ^
Donc le vent cache en foi des corps premiers enfouie^
Puifqu'il imite ainfi les mœurs, le mouvement
Des grands cours d'eau qui font des corps évidemment.
On ne peut voir non plus des chofe s odorantes
De la nature des chofes. 17
Aux narines monter les fenteurs différentes;
Le chaud ne Je voit pas, le froid de même aux yeux
Se dérobe, & le fon ne s* aperçoit pas mieux,
Et ces chofes pourtant font vraiment corporelles,
Sifen prends à témoin les fens frappés par elles,
.Car les corps feulement font tangibles entre eux.
Une tunique au bord des flots brifés pendue.
Boit leur rofée, & fèche aufoleil étendue.
Or, ce travail de Veau pénétrant le tiffu.
Puis difjipée au feu, l'œil ne Va point perçu :
L'onde en minimes parts s'épand &fe divife.
Et nulle à nos regards ne laiffe aucune' prife.
Quand elle a du foleil compté bien des retours,
La bagué s'ufe au doigt qu'elle orna tous les jours ;
L'eau que diflille un toit creufe, en tombant, la pierre;
Le fer de la charrue efï rongé par la terre;
Les pieds ont aplani les pavés du chemin ;
Vois V idole d'airain fur le feuil de la porte :
Il faut qu'en la baifant une foule entre & forte.
Et cesfaluts nombreux en ont ufé la main.
i8 Lucrèce.
La perte Je voit bien, car la forme s'altère;
Mais ce qu'à tout injïant f objet perd de matière,
La nature en ravit la vue à Vœil humain.
Ce qu'aux êtres le temps apporte & la Nature,
Peu à peu, les forçant à croître avec mefure.
Ne peut êtrefaiji des yeux les plus puijfants.
Non plus que le déclin de leurs corps vieillijfants.
Nul œil, à chaque injïant, ne peut voir la morfure
Que fait aux rocs pendants lefel rongeur des mers,
Cejl d'invijibles corps qu'ejl formé l'univers.
La matière pourtant n'emplit pas tout le monde;
Sache que toute chofe a quelque vide en foi,
Cejï cette connaijfance importante & féconde
Qui va guider, fixer ta raifon vagabonde,
T expliquer le grand Tout, & me gagner ta foi!
Il eft donc un milieu libre, vide, impalpable;
Rien ne ferait, fans lui, defe mouvoir capable,
Car leur folidité formerait chesf les corps
Un mutuel obftacle à leurs communs efforts,
De la nature des chofes. 19
Et nul n'avancerait, puisque nul dans la maj/e
Aux autres ne pourrait le premier faire place.
Or, dans les champs du ciel, de la terre & des mers,
Tout Je meut à nos yeux sur des rhythmes divers :
Aucun de tous ces corps agités fans relâche
N'eût ptf, faute d'un vide, y commencer fa tâche ;
Et bien plus, aucun d'eux n'aurait même exijlé :
La, matière eût dormi dansfafolidité,
// n'eji pas un objet, de ceux qu'on croit folides,
Qui n'offre aux corps fubtils un vide où pénétrer.
Voisfuinter la pierre, & les grottes humides
Par des canaux fecrets goutte à goutte pleurer.
Dans nos membres partout filtre la nourriture ;
Si r arbre pouffe, & donne au temps marqué f es fruits,
*
Ceft que lesfucs, du bout des racines conduits,
Circulent par le tronc dans toute la ramure.
La voix perce une enceinte, & par les huis bien clos
Vole & paffe; un froid vif fe gliffe juf qu'aux os :
Ce que tu ne verrais nullement fè produire
Sans des vides par où le corps pût s'introduire.
20 Lucrèce.
Et que penferas-tu des cho/es que tu vois,
Pareilles de grandeur, Je furpaffer de poids ?
Si l'une ejl de matière autant que Vautre pleine,
Le plomb ne /aurait donc pe/er plus que la laine.
Car la matière feule entraîne tout en bas.
Et le propre du vide ejï de ne pefer pas.
Plu$ une chofe eJï grande & tefemble légère,
Plus elle attejle ainji qu'elle a de vide en foi,
Et plus pefante elle eji, plus fa lourdeur fait foi
Qu'elle a perdu de vide & gagné de matière.
Nos recherches enfin nous l'ont donc révélé.
Ce vide, à toute chofe intimement mêlé!
Il faut qu'on hâte ici, de peur qu'on ne t' égare.
Contre un exemple adroit, mais vain, je te prépare.
L'eau cède aux flancs luifants des poiffons écailleux
Et leur ouvre un fentier liquide, & derrière eux
Comble la brèche ouverte au retour defon onde,
AinJi peuvent, dit-on, les chofesfe mouvoir
Et fe fubfîituer dans la maffe du monde.
Mais quoi! rien de plus faux fe peut-il concevoir!
De la nature des chofes. . 21
Car où chaque poijfon trouve-t-il une ijfue,
SU ne Va de Veau même auparavant reçue ?
Mais où peut pajfer Veau, fans qu'il ait avancé?
Voilà donc tous les corps dans un repos forcé,
Ou conviens que partout le t^de au plein s'ajoute.
Et qu*à4out mouvement il ouvre S fait fa route.
Enfin, prends un corps plat par un autre preffé,
Soudain fépare-les : il faut fans aucun doute
Que Vair occupe entre eux tout Vefpace laiffé;
Mais, bien que d'alentour Vair prompt s'y précipite.
Il ne peut, dans Vinftant, affluer affe:{ vite
Pour V emplir en entier, mais doit par chaque bout
Gagner de proche en proche avant d'occuper tout.
Le contaâ & V écart, fi Vair eft cqntraâile.
S'explique, dira-t-on, fans vide; erreur fubtile !
Un lieu, qui n'était point occupé, le devient.
Un autre, qui Vêtait, cède ce qu'il contient:
Il rCefi pas de raifon pour que Vair fe condenfe,
Et le fît-il, fans vide il ne pourrait, je penfe,
Grouper fes éléments, fe retirer en foi.
22 Lucrèce.
Ne fembarraffe plus d'objeâions frivoles :
Il faut du vide enfin reconnaître la loi!
Et je pourrais encore, ami, dans mes paroles
Par d'autres arguments corroborer ta foi;
Mais, pour les fignaler à tdh ejprit f agace,
llfuffit que mes vers fen aient livré la trace :
Quand le chien, par les monts pleins d'errants animaux.
Flaire, il va droit au gîte abrité de rameaux.
Dès qu'il s'eft élancé fur des pîftes certaines;
Ainfi, de preuve en preuve, aux notions lointaines
m
Tu cours, &, juf qu'au yrai fidèlement conduit,
Tu le forces dans V ombre enfon dernier réduit!
Si mon verbe concis t'arrête ou te déroute,
T étendrai la doârine & la déploirai toute;
Mon fein riche épandra le miel de mes dif cours
En fleuve Jntarijable & fi large en fon cours
Qu'en nos membres le froid de Vâge peut defcendre
Et de la vie en nous la gaine fe brifer.
Sans que mon luth fait fait fur chaque chofe entendre
Les arguments fans nombre où tu pourrais puifer!
De la nature des chofes. 23
De V œuvre commencé renouons la texture :
Deux chofes donc : les Corps, & par eux habité
Le Vide, ouvrant carrière à leur mobilité.
Voilà le propre fond de toute la Nature!
Les corps, nous les f entons, lefens efï vrai par foi;
Sans ce premier appui d'une commune foi.
Sur lesfecrets du monde il n*efî pas d'avenue
Et pas de vérité certainement connue.
Quant à ce lieu, Yefpace, en mes vers appelé
Le Vide, il efï : fans lui les corps n'ont plus de fîége.
Ils ont de circuler perdu le privilège ;
Cefl ce que mes leçons déjà font révélé.
Et n'imagine point d'être qui d'aventure
Serait diflinâ des corps & du vide à la fois.
Qui fit une nouvelle êtroifième nature;
Quel que fut cet objet, dès qu'il efï, tu conçois
Qu'un fur croU, fort ou faible, à l'univers s'ajoute;
Efl-il tangible, encor que léger & fubtil.
Dans lafomme des corps il doit compter fans doute;
24 Lucrèce.
Et s* il ejî intangible, alors que pourrait-il
Au pajfage d'un autre oppofer defolide?
Il eJî donc pénétrable ; en un mot, cejïle vide.
Et toute chofe eif telle, aufurplus, quelle peut
Soit agir, foitfubir l'aâe d'une autre chofe.
Ou telle enfin qu'une autre y réjîde & s'y meut;
Mais, caufée oufubie, une aâion fuppofe
Quelque maffe, & le lieu quelque efpace vacant.
Hors le vide ê les corps, l'être donc ne comporte
Nulle nature en foi d'une troijtème forte,
Plus rien qui de nosfens vienne ébranler la porte,
Ni qu'atteigne l'ef prit d'un regard convaincant !
Ces deux principes font dans tout objet l'ej/ence.
Et d'elle tout le refïe, accident, prend' naiffance ,
Leffence ne fe peut de l'objet détacher
Sans le détruire : ainft, le poids dans le rocher,
La chaleur dans le feu, dans l'eau l'état fluide.
Ce qu'on palpe en tout corps, ce qui cède en tout vide.
Pour ce qui vient &fuit, laiffant inaltéré
Le fond de l'être, ainfi la liberté, la guerre,
De la nature des chofes. 25
Lefclavage, la paix, le luxe, la mi/ère.
Accident ejl le nom jujlement confacré.
Le temps n'eft point par foi, ce n'ejl que par les chofes
Que ton efprit conçoit l'être vain que tu pofes
Sous les noms de préfent, de paffé, d'avenir;
Car le temps n'ejl fenfible, il en faut convenir,
Que dans le mouvement ou le repos qui dure.
Quand d* Hélène on te dit réelle la capture,
Et réels les Troyens domptés par les combats,
Certes cette aventure en foi n'exijlepas :
Des âges accomplis r irrévocable fuite
Emporta les héros & leur œuvre à leur fuite ;
Car rien ne s'efljadis exécuté par eux
Qui ne fût l'accident des chofes & des lieux.
Enfin, fi tu niais ÏEfpace & la Matière,
Bafes de la nature & de Vhiftoire entière,
Pour la beauté d! Hélène une ardente fureur
N'eût point, foufflant au cœur du Phrygien fa flamme.
Allumé ces combats pleins d'une illufîre horreur.
Ni le cheval de bois n'eût, pour brûler Pergame,
26 Lucrèce.
Dans une nuit perfide enfanté VAchéen.
L'aâion n'a donc pas, à fond conjidérée,
Par foi, comme les corps, exijlence & durée,
Ni comme Vêtre vide un fondement certain ;
Mais elle ejl V accident, elle efi ce qui varie
Dans la maffe & le lieu, théâtre de la vie!
Tout corps, par f on effence, ou n'efï qu'un élément.
Ou d'éléments enfemhle agrégés fe compofe;
S'il ejï élémentaire, à l'effort violent
Pour le broyer, fa maffe invincible s'oppofe.
Mais tu pourrais douter qu'au monde il exiftat
Nul corps dont la matière aux efforts réjijîât :
Le fer incandescent s' amollit fous la braife;
La voix, les cris, la foudre ont accès par les murs;
L'orfe dîffout au feu qui tord f es lingots durs;
Le roc, fumant de rage, éclate en lafournaife;
La flamme dompte & fond la glace de l'airain;
L argent, fous le flot lent des liqueurs qu'on y verfe,
Faitfentir la chaleur ou le froid qui le perce,
Sitôt que le convive a pris la coupe en main.
De la nature des chofes. 27
Lexijïence du plein te parait donc peufùre.
Mais, puifque la rai/on V exige & la Nature,
Écoute-moi, bientôt tu m'auras avoué
Que d'une conjijlance éternelle ejl doué
L élément primitif, germe de toute chofe,
Oit l'œuvre univerfelfe réfume & repofe.
Je l'ai dit : la Nature eft double, & tu comprends,
Depuis qu'il t'ejl prouvé combien font différents
Et le corps & le lieu, champ de toute naijjance.
Que chacun d'eux fépare & garde fon effence :
Partout où gît l'efpace en mes vers appelé
Le Vide, point de maffe, & partout où réjtde
La maffe, il nefaurait exijîer aucun vide ;
Ainji t atome ejï plein, fans vide au plein mêlé.
Puifqu'aux objets formés nous découvrons du vide,
Il doit donc à l'entour exijîer du folide;
Et certes l' on feindrait fans aucun fondement
Qu'un vide eJï dans leur maffe enclos intimement ;
Car encor faut-il bien qu'une paroi l'enferré.
Et qu'ejî-elle? fnon quelque amas de matière
28 , Lucrèce.
Qui compofe à ce vide un empri/onnement.
La matière peut donc, en vertu de fa maffe,
Être éternelle, alors que périt V agrégat.
Se pût-il que levide au monde entier manquât.
Tout ferait donc mafjif, & s'il ne fût pas trace
De corps venant former tous en leurs lieux des pleins.
Tout ferait pénétrable en ces abîmes vains.
Or, le vide & le plein fe partagent le monde,
Aucun n'en bannit l'autre & n'efï tout l'univers;
Afin donc que le vide au plein ne fe confonde,
Il faut l'atome, un corps qui lesfaffe divers.
Aux affauts du dehors il refle invulnérable;
Rien ne peut defferrer fa trame impénétrable.
Enfin, & mes leçons Vont déjà démontré.
D'une épreuve quelconque il fort inaltéré.
Ni rupture, ni choc en effet n'efi pofjîble
Sans vide, rien nefî plus aux tranchants divifible,
Plus rien n'abforbe l'eau, le froid qui gagne & mord.
Ni le feu pénétrant, ces minifïres de mort;
Et plus la chofe atteinte offre de vide en elle.
De la nature des chofes.
Plus leur intime attaque a de mortel effet;
Si donc vraiment V atome ejï defolidefait
Sans vide, la matière eJï vraiment éternelle.
Et s'il fût que jamais la matière pérît,
Dans leur ancien néant qui les eut fait éclvre
Les chofes rentreraient pour en renaître encore ;
Mais rien ne naît de rien, ma Mufe te l'apprit.
Et rien n'ejî jamais né que le néant reprît.
De V atome immortelle efi donc la maffe entière :
L'objet, s'y réfolvant àfon heure dernière.
Rapporte au renouveau des chofes la matière!
Ainfi,fort de fa Jtmple Sfolide unité,
L' atome fe conferve & rouvre la carrière
Aux transformations depuis l'éternité!
S'il n'était point enfin pofé par la Nature
De terme aux f radions, une longue rupture
Eût déjà divifé la matière à tel point
Qu'une heure dût bientôt arriver dans la fuite
Oiifes œuvres conçus ne s'achèveraient point ;
Car toute chofe au monde ejlplus vite détruite
3o Lucrèce.
^^^^ 1»^» I ■Il ■ ■ I I» ■■■-■ ■ 1^ I» M ■ ■■ I ■ I I ■ » I ■ I ■ I --—-—■■ ■■
Qu'elle n'ejl rejîaurée; auffi ce que le temps
Dans le cours infini des âges précédents
Eût brifé, manquerait, dijfous & pêle-mêle,
najfe:( de jours pour naître à fa forme nouvelle.
Or, tout prouve aujourd'hui dans ce que nous voyons.
Qu'il efl à ce broiment une limite fùre,
Car le temps refait tout, & par genres affure
Leur croiffance & leur fleur àfes créations.
Ajoute que malgré la folide fubflance
Des atomes, Vefprit peut concevoir comment
L'eau, la vapeur, la terre, & Vair, fans confiflance,
Se forment, & d'où, vient leurfouple mouvement;
«
Car ilfuffit d'un vide épars dans la nature.
Mais fi de tous les corps les éléments font mous,
La naiffance du fer & de la pierre dure
Demeure fans principe & fans raifon pour nous,
Faute de quelque affife où la Nature fonde.
Il doit donc exifler de durs & fmples corps
JJlOftt le compaâe amas puiffe produire au monde
De la nature des choies. 3i
Le tijfu plus ferré de tous les êtres forts.
Qu'on fuppofe les corps divifésfans limite :
Il faut bien que pourtant, depuis l'éternité
Juf qu'aujourd'hui, des corps aient toujours fubftjîé
Dont la maffe n'a point encore été détruite.
Or, dit-on, leur effence efi la fragilité;
Comment donc, fuhiffant des affauts innombrables,
A travers tous les temps font-ils demeurés fiables ?
Puif qu'aux efpèces donc la Nature a prefcrit
Leur degré de croiffance & leur fixe durée;
Que la part de pouvoir qui leur efl mefurée
En de confiantes lois trouve fon terme écrit ;
Puif que, loin de changer, l'ordre des chofes rejîe.
Si bien que les oifeaux, tout variés qu'ils font.
Gardent du genre en eux lefigne manifejle,
L'atome, dans tout être, efl V immuable fond !
Car fi les éléments qui forment toute effence
Étaient par quelque atteinte au changement fujets,
On ne faurait quels corps pourraient prendre naij^ance
Ou ne le pourraient pas, la dofe de puiffance
32 Lucrèce.
Et le terme inhérents à Vitre des objets,
Ni comment chaque race eût tranfmis fa nature.
Ses lois, f es mœurs, f on vivre à fa progéniture.
Le point, le dernier terme où le plein fe réfout.
Limite qui n'ejïplus des organes fentie,
Exifle affurément fans aucune partie ;
Ueffence irréduâible, il n*a pu hors d*un tout
Ni ne pourra jamais fubjijïer, par lui-même.
Partiel par nature, élément Jimple, extrême;
Et le plein ejl formé par le compaâe amas
De pareils éléments qu'un feul contaâ affemble
Et qui, n'exijlant point, par foi, hors de Yenfemble,
Y tiennent forcément & ne s* arrachent pas.
L atome éjï donc un plein folide, indivijible,
Bloc maffif d'éléments le plus petits pofftble,
Non fait de corps dijîincts conduits à concourir,
Mais de tout temps pourvu d'une unité profonde,
A qui Von n'ôte rien, qu'on ne peut amoindrir,
Réfervoir éternel des femences du monde!
Si la divifton n'a fon terme borné.
De la nature des chofes. 33
Le moindre corps fe prête à des parts innombrables,
Les moitiés des moitiés font en deux féparables
Toujours, & tout objet rejle indéterminé;
Car, dès lors, de la moindre à la plus grande chofe
Quelle eji la différence? Aucune, Vainement
La plus grande au-deffus s'élève infiniment;
De parts fans nombre aufji la moindre fe compofe;
Mais la raifon qui fent ces contradiâions
S'en révolte, & tu dois, convaincu, reconnaître
Qu'il exijle des corps, fimples, fans portions,
Ueffence indivifible, & qui, poffédant Y être.
Sont folides aufJi, doivent toujours durer.
Supprime cette loi : que les choses produites
En d'infécables parts font forcément réduites.
Et la Nature alors ne fe peut réparer;
Car un corps devenant à V infini pouffière.
Répugne à ces états qu'affeâe une matière
Apte à créer, tels que : poids, chocs, liens divers,
Rencontre & mouvement, d'oîi fort tout V univers:
34 Lucrèce.
Ceux qui veulent que tout exijîe & s* accomplisse
Par le feu, que lefeufoit V unique élément.
De ceux-là tu prépois Vinjxgne égarement;
Heraclite, leur chef, ejï le premier en lice -
Qui, chej les f âges Grecs, moins à V autorité
Qu'à Fart d'un verbe obfcur dut la célébrité,
La foule volontiers s'éprend & s'émerveille
Du myftère entrevu fous d'habiles détours,
La foule tient pour vrai ce qui flatte V oreille.
Ce que farde unfonore & careffant dif cours!
S'il n'ejl que le feu pur, d*où vient donc, je te prie.
Que le monde, fon œuvre, à l'infini varie
Dans fes produâions ? Car il importe peu
Quefe dilate ou bien fe condenfe le feu.
S'il rejie feu toujours & dans chaque partie ; ■
Son ardeur, là plus vive, ejl ailleurs amortie.
Selon qu'il fe refferre ou s'écarte diffus.
Mais tu n'en peux tirer pour cela rien de plus,
Tant s' en faut que l'étatjt varié des chofes
N'ait que fes éléments, clairs ou ferrés, pour caufes.
De la nature des chofes. 35
Encor s* ils admettaient du vide aux corps uni,
Le corps igné pourrait devenir denfe ou rare;
Mais devant les écueiïs que le vrai leur prépare,
Ils efquivent le vide, ils l'ont partout banni ;
La peur d'un fol ardu les jette aux/auffes routes,
Aujffi ne voient-ils pas qu'ôtant le vide aux corps,
Ils rendent tout maffif : les chofes ne font toutes
Qu'un feul plein qui ne peut rien émettre au dehors.
Comme un foyer qui lance & chaleur & lumière.
Et prouve qu'il n'ejï point de compaâe matière.
S'ils penfent que le feu, par quelque autre moyen
• Transforme ainjifa maffe, en groupes la refferre,
Sans que nulle partie en luifoit néceffaire,
Il faudra que ce feu tout entier tombe à rien,
Et que tout t univers prenne de rien'naiffance;
Car tout être changé qui defes bornes fort.
Anéantit par là ce qu'il était d'abord:
Si donc rien nefi fauve de la première effence.
Le monde, tu le vois, rentre dans le néant.
Et du néant renaît tout entier floriffant!
36 Lucrèce.
Puifque pour conferver la nature la même
A tout jamais, il ejï des corps déterminés
Qui, dans leur va-ê-vient variant leur fyjï ème.
Transforment les objets autrement combinés.
Ces corps ne font donc pas des éléments ignés.
Que feraient en effet leur rupture, leur fuite.
Leur ordre varié, leur changement de lieu,
Si de tous les objets Veffence était de feu ?
Refierait feu toujours toute chofe produite!
Voici le vrai, je crois : il eJï des éléments
Dont le concours, le jeu, la place, la figure,
Et r ordre, font du feu lui-même la nature.
Et la changent au gré de leurs agencements;
Ils n'offrent rien d'igné, ni rien quipuiffe émettre
Des corps dont notre taâ fente & palpe le jet.
Prétendre que le feu défi tout, ne pas admettre
Hors le feu, dans le monde, unfeul réel objet.
Comme enfeigne Heraclite, efi d'un fou le langage ;
Car il oppofe aux fens leur propre témoignage,
Il ébranle les fens dont toute foi dépend.
De la nature des chofes.
JD'oft ce qu'il nomme feu s*ejïfaît à lui connaître;
Il admet que lefens connaît au vrai cet être,
Mais non d'autres, qu'il voit tout auffi clairement;
Doârine affurément non moins folle que vaine!
Car où te référer ? Quelle marque certaine
Ont le faux & le vrai hors de tesfens pour toi?
A quel titre, niant au rejle Vexijience,
Ne laijfer que le feu pour unique fubjlance
Plutôt qu'ôtant le feu laijfer n'importe quoi?
Certes des deux côtés la démence ejl la même.
Avoir donc pris le feu pour lefeul élément,
Et compofé de feu l'univerfelfyjlème,
Ou voulu tirer tout de l'air uniquement,
Ou cru que Veau peut feule & par foi faire un monde,
Oupenfé que la terre, en tout créant, revêt
Les attributs divers propres à chaque objet.
Quel écart de bonfens & quelle erreur profonde !
Erreur aujji d'unir les éléments par deux,
En joignant au feu l'air, & la terre au fluide.
Ou par quatre : air, feu, terre, onde, croyant qu*en eux
38 Lucrèce.
De toute éclofion le principe réfide.
L Agrigentin fameux, Empédocle y croyait,
Celui qu* enfanta Vile à bords triangulaires
Dont la mer d'Ionie aux eaux vertes & claires
Bat les golfes profonds de f on flot inquiet,
Et, prompte, fe ruant par un étroit pciffage,
Des bords italiens fépare le rivage.
Charybde immenfe efï là ; defl là qu'en grommelant
Bout l'Etna qui menace, encor gros de colère.
De vomir de fa gorge un autre jet brûlant,
Flambante éruption dont tout le ciel s* éclaire!
Des merveilles ont mis cette terre en honneur,
Et tout le genre humain l'admire & la renomme;
Sol opulent, armé d'une race au grand cœur ;
Mais il n'en ejïforti rien d'égal à cet homme,
D'auJ/i prodigieux, d'aufp, cher & facréî
Ah! dans de fi beaux chants fa divine poitrine
Exhale & fait parler fon illuftre doârine
Qu'à peine paraît-il defang d'homme engendré!
De la nature des chofes. 39
Hé bien! lui-même & ceux qu'en ces vers f interpelle,
Mais que fi loin son œuvre a laijés derrière elle.
Eux qui, dans leurfublime & riche invention,
Arrachent un oracle au temple de leur âme,
Plus fur & plus divin que tout ce que proclame
La Pythie au trépied verdoyant d'Apollon,
Sur les four ces du monde, écueil de leurs dif putes,
Failliffent lourdement! Aux grands les grandes chutes!
Et d'abord, fans nul vide ils font tout fe mouvoir.
Et gardant les corps mous & subtils, la lumière.
Le feu, l'air, les vivants, les plantes & la terre,
Sans y mêler de vide ils les croient concevoir.
Puis ils croient que les corps à l'infini fe rompent,
Sans admettre jamais d'arrêt aux f radions
Ni, dans les corps, d'atome infécable ; ils fe trompent :
Il faut bien que pour point dernier nous admettions
Ce que Vaveu des fens prononce irréduâible,
Or l'atome infécable efi jufiement pour nous
Cet extrême d'un corps qui n'efi plus perceptible.
En outre, comme ils font de corps fouples & mous,
40 Lucrèce.
Corps fujets à périr comme on les a vus naître,
Les éléments premiers, créateurs de tout être,
Il fuit que l univers doit retourner à rien
Et doit tirer de rien ses œuvres rajeunies :
Erreur deux fois absurde & que tu connais bien!
Cesfubjlances, d'ailleurs, fi fouvent ennemies
Etpoifons Vune à Vautre, ou périraient unies,
Ou Je difperferaient comme par les gros temps
Se difperfent la foudre & la pluie & les vents.
Admets enfin que tout forte de quatre chofes,
Et qu'aujji tout retourne à ces quatre éléments;
Mais ces principes-là, d'où vient que tu fuppofes
Qu'ils font les corps plutôt que les corps ne les font?
Car ils alternent tous pour engendrer le monde
D'un échange éternel d'apparence & de fond.
Qitefi tu veux que l' air fe puiffe unir à l'onde.
Et la matière ignée à l'élément terreux.
Sans changer de nature en s' accouplant entre eux.
Jamais tu ne feras que leur concours enfante
Un corps vivant, non plus que fans vie : une plante;
De la nature des chofes. 41
Car chacun dans ce groupe, amas d'êtres divers,
♦
Accufefa nature, & lair s'y manifefte
Joint à la terre, & joint à Veau le feu s'attefle.
Or les vrais éléments n engendrent l'univers
Que par un fond occulte & des moyens couverts,
Pour que nul n'élevant une hofiile puiffance,
Ne rompe dans les corps leur unité d'ejfence.
Ces f âges' font venir du célefie foyer
Le feu, qui doit en air se changer le premier ;
Puis l'onde fort de lair, & la terre de l'onde ;
A l'inverfe renaît de la terre le monde,
L'eau, puis l'air, puis le feu, par un flux éternel
m
Des ajîres de la terre & de la terre au ciel,
Sans que leur changement réciproque s'arrête.
Mais il ne fe peut pas que l'élément s'y prête :
Pourfauver, en effet, le monde du néant.
Il faut bien qu'un principe invariable y dure.
Car la mutation qui franchit la nature,
Cefi la mort de l'objet qui fut auparavant.
Or, puifque les objets énoncés tout à l'heure
42 Lucrèce.
Se viennent tous entre eux convertir, il faut bien
Que le fond, qui n y peut se tranformer, demeure.
Sans quoi tout V univers fe réfoudrait à rien.
Que n* admettons-nous donc des corps de cette efpèce.
Qui, les mêmes toujours, ayant créé le feu.
Dès que leur nombre augmente ou diminue un peu.
Font Vair, en variant leur ordre & leur viteffe.
Et d'objets en objets transforment tout sans ceffe ?
Mais tout, me diras- tu (le fait aux yeux ejl clair) ,
Puife au fol, croît & monte aux régions de l'air.
Si la pluie aux faifons favorables n'abonde
Pour dijliller la nue aux feuillages mouvants.
Si le soleil n y joint sa chaleur qui féconde,
Il ne croît de moiffons, d'arbres, ni de vivants.
Faute d' aliments fecs & d'eau qui les arrofe,
Le corps fe perd, la vie alors fe décompofe
Et rompt avec les nerfs & les osfon lien.
Nous prenons en effet nourriture & soutien
Des corps fixes, fixés auffi pour toute chofe.
Cefî que les éléments, cent fois modifiés,
De la nature des chofes. 43
Entrent, communs à tout, en des chofes diverfes,
Variant Valiment aux êtres variés.
Ce quifurtout importe en leurs mille commerces,
C'ejï leur accord, comment ils Je.Jont ordonnés,
Les mouvements entre eux f oit reçus, f oit donnés ;
Car les mêmes font tout : foleil, a^ur & fange,
Mers & fleuves, ainjt qu'arbres, bêtes, moiffons,
Mais combinés & mus de diverfes façons.
Et ne voyons-nous pas, dans ces vers que f arrange.
Les mêmes lettres faire ainfi des mots nombreux.
Bien qu'il faille avouer que mots & vers entre eux
Defon comme defens à tout moment diffèrent.
Dès que les rapports feuls de leurs lettres s'altèrent.
Certes, les éléments, en compofés divers.
Sont plus féconds encore au monde qu'en mes vers.
Enfin d'Anaxagore explorons lefyjlème
Rapporté par les Grecs, mais qu'ici je ne peux
Traduire en ce parler pauvre de nos aïeux;
Je fen pourrai du moins expofer l'efprit même.
44 Lucrèce.
Son homœomérie eft toute en ce qui fuit :
L'os ejlfait à* os menus de petiteffe extrême.
De vifcères menus le vifcère eft produit,
Lefang naît du concours de mille gouttelettes
Toutes defang; l'or vient de Vor mime en paillettes,
La terre eft un amas de corps terreux en miettes.
Le feu de corps ignés, & Veau de corps aqueux,
Ainfi tous les objets de corps les mêmes qu'eux.
Il le croit, & pourtant ne veut du tout admettre
Ni vide en les objets, ni terme aux fraâions;
Sur l'un & Vautre point il me parait commettre
La même erreur que ceux que plus haut nous citions.
En outre, il fait ainfi trop fragile le germe,
Si Von peut appeler germe un principe tel,
Identique aux objets, pâtiffant & mortel
Comme eux, & n'offrant rien, pour fubfifter, de ferme.
Lequel pourra tenir contre un puiffant effort.
Et fe pourra fauver, fous les dents de la mort?
Eft-ce lefang? les os? la flamme, Vair ou Vonde?
Aucun, certes, dès lors qu'au même titre tous
De la nature des chofes. 45
Seront aujjî mortels que toute chofe au monde
Que nous voyons lutter & périr devant nous.
Or, les chofes jamais, fen ai fourni les preuves.
Ne rentrent au néant & n*en remontent neuves.
Puis, grâce aux mets, le corps s'accroît & s'entretient.
Il s'enfuit que les os, les nerfs, lefang, les veines,
I Faits de mets variés, font tous hétérogènes;
Ou bien chaque élément efï complexe & contient
De petits corps nerveux & des veines complètes.
De petits os, du fang réduit en gouttelettes ;
Dans ce cas, l'aliment, qu'il f oit humide oufec,
Efï donc hétérogène : il y faut reconnaître
Des nerfs, des os, du fang, mainte autre humeur avec.
De plus, ft tous les corps que du fol on voit naître
S'y trouvent en petit, le fol implique alors
Des germes d'un genre autre, autant qu'il fait de corps.
Et de tous les objets tu peux ainji l'entendre :
1 Nous avons complété le fens avec le vers fuivant :
Et nerros alienigenis ex partibus ejps
qu'on trouve dans diverfes éditions, notamment dans celle de Lambin.
3.
46 Lucrèce.
Le bois cachant en lui flamme, fumée & cendre,
Des germes d'un genre autre y font donc inhérents ;
Tous les corps que la terre alimente y vont prendre
Des corps différents d'eux, nés de corps différents.
Il reftait aufyftème une ombre de refuge;
Anaxagore ici s'en empare ; il préjuge
De tous les corps dans tous le mélange fecret.
Seul le corps dont la dofe y domine apparaît,
Le premier fous la main & le premier qu'on voie;
C'efl là du vrai pourtant fe beaucoup éloigner :
Dans les blés, quand le grès d'un âpre effort les broie,
La préfence du fang fe devrait témoigner.
Et des autres produits que notre corps sécrète;
On devrait voir la meule en mouvement f ai gner ,
Des herbes & de l'eau ferait de même extraite
Une rofée exquife & femblable de goût
Au lait dont les brebis ont la mamelle pleine.
Rien qu'en pulvérifant les glèbes de la plaine,
On verrait, difperfés en embryons partout,
Herbes, moiffbns, forêts, dans lefein de la terre^
De la nature des chofes. 47
Enfin le bois rompu révélerait le feu,
La cendre & la vapeur qu'en germes il enferre.
Or il efi évident que rien de tel n'a lieu :
Il efi donc faux qu'ainfi les chofes s'entremêlent.
Mais les germes, communs aux corps qui les recèlent,
Y font mainte alliance en variant leur nœud.
Pourtant, me diras-tu, les puiffantes tempêtes,
Soufflant fur les grands monts, contraignent quelquefois
Les hauts arbres voifins à tantfroiffer leurs faites
Que la fiamme jaillit en vifs éclairs du bois;
Mais la fiamme en ce bois n' efi pas toute produite,
Ses germes feuls y font qui, par le frottement
Rafiemblés, des forêts caufent V embrafement ;
Si la fiamme y gifait à l'avance introduite.
Le feu ne fe pourrait jamais difjimuler.
Il devrait, attaquant les arbres, tout brûler.
Je te l'ai donc bien dit, ce quifurtout importe
Ce font des éléments tous de la même forte.
Leur concours, le rapport qui les tient ordonnés;
Les mouvements entre eux f oit reçus, f oit donnés.
48 Lucrèce.
Cejt ainji que, changeant à peine leurs fyjlèmes,
Ils font le bois, le feu; comme dans ces mots mêmes
Ilfuffit de changer les lettres quelque peu
Pour défigner de noms dijlinâs le bois, le feu.
Enfin, fi rien pour toi dufpeâacle des chofes
Ifeft explicable à moins qu'en tout tu nefuppofes
Des germes de nature analogue aux produits.
Dans leurs propres effets les germes font détruits :
S* ils vibrent dans r éclat du ris qui lesfecoue
Comment de pleurs f aies vont-ils baigner la joue?
Courage! entends le refie, alors tu verras mieux :
L ombre eft épaiffe, oui, mais d'un thyrfe de flamme
Un grand efpoir d'honneur m* eft venu frapper l'âme,
Il m* attife au côté l'amour délicieux
Des Mufes! & tout plein de leur vertu, f explore
Des déferts que nul autre au mont Piérus encore
N'a foulés! Il me plaît d'aller faire jaillir
Des eaux vierges encore, il me plaît de cueillir
Des fleurs neuves, d'atteindre une illuftre couronne
De la nature des chofes. 49
Dont les Mu/es n'ont ceint les tempes de perjonne!
Et mon objet eft grandi Je viens rompre les /ers
Dont les religions garrottent l'dme humaine.
Je chante, illuminant un ténébreux domaine
Où je colore tout de la beauté des vers!
Et ce charme eji utile à V œuvre que je tente :
Le médecin qui fait d'ingénieux efforts
Pour donner aux enfants Vabjinthe rebutante,
A d'un miel doux & blond du vafe enduit les bords,
Et l'approchant ainji de leur lèvre amufée
Leur verfe à leur infu cette amère liqueur,
Non pour mettre en péril leur candeur abufée.
Mais leur rendre plutôt la vie & la vigueur;
Et moi, dont le fujet ejï Ji peu fait pour plaire,
Sujet fouvent ingrat aux difciples nouveaux
Et toujours abhorré du rebelle vulgaire.
Dans ce parler fuaVe expofant mes travaux,
J'ai voulu les dorer du doux miel de la mufe;
Puiffestu juf qu'au bout, féduit par cette rufe.
Avec moi pénétrer, fous le charme des vers.
5o Lucrèce.
Lejfence, la figure & fart de Vunivers!
Solides, tu le fais, les germes de matière
Vont & viennent fans fin, majfe à jamais entière;
Mais leur fomme, ce point doit être examiné,
Eft-elle ou non finie? Etfai déterminé
Le lieu, Vefpace libre oU s* agite le monde;
Ce vide, recherchons s* il offre un champ borné
Ou d*un abîme ouvert Vimmenfité profonde.
Certes, dans aucun fens le Tout n'eft limité;
Car il faudrait qu*au Tout fût une extrémité;
Or nulle extrémité n'exifie en une chofe
Sans quelque être au delà qui la borne & qui pofe
Un terme oU le trajet du regard aboutit;
Donc le Tout (hors duquel n*efi rien fans contredit)
Manquant d'extrémité, n'a ni fin ni mefure.
Et n'importe en- quel lieu l'on s'y trouve placé,
Toujours, de quelque pofte éloigné qu'on s'affure,
On voit tout l'infini de toutes parts laiffé.
En outre, fuppofonsfini l'efpace vide :
Que fi quelqu'un fe porte à f on extrême bord,
De la nature des chofes. 5i
Et là, jujie au confin, décoche un trait rapide,
Admets-tu que, brandi par un puiffant effort,
Le trait, d'un libre vol fuie où la main Yadreffe,
Ou bien que devant lui quelque obftacle Je dreffe?
Cejï l'un ou Vautre, il faut évidemment opter;
Des deux parts point d'iffue, & tu dois reconnaître
Qu'à rinjini s'étend tout Venfembïe de l'être,
Car, ou bien quelque objet venant l'intercepter.
Ce trait n'atteindra pas à la limite même.
Ou, s'ilpaffe, il Wejî point parti du bord extrême.
Je te peuxfuivre ainji, tu recules en vain
N'importe oîi; qu'advient-il de cette flèche enfin?
Elle ne peut trouver nulle part de limite.
Il s'ouvre une carrière éternelle à fa fuite.
En outre, que Vefpace entier foit limité.
Qu'en un cercle fixé le Tout fe circonfcrive,
Auffitôt par fon poids la matière majjive
Se ramaffe en un bloc au fond précipité,
Sous la voûte du ciel rien, plus rien ne circule,
}dême il n'eft plus ni ciel ni rayons defoleil;
52 Lucrèce.
La matière, en effet, qui toute s'accumule.
Dès l'infini du temps croupit dans lefommeiL
Il n'en ejï point ainji, les corps élémentaires
N'ont jamais de repos, car il n'ejï pas de fond
Où tous ilspuiffent tendre & rejïer fédentaires ;
Dans une aâivité fans fin les chofes vont
En tousfens, & le flot des principes du monde,
Éternels & lancés dufein du gouffre, abonde.
L'objet borne l'objet, partout nous l'obfervons ;
Les monts limitent l'air & l'air enceint les monts,
La mer confine au fol, le fol aux mers confine.
Mais le Tout hors de foi n'a rien qui le termine.
Une lueur de foudre enfon rapide cours
Peut, tant la profondeur de Vefpace eft immenfe,
Suivre le vol du temps en y fuyant toujours.
Et toujours fa carrière en entier recommence.
Ainfi, de tous côtés, des abîmes ouverts.
Nulle part de limite à l'énorme univers !
La Nature interdit à cette fomme entière
Des chofes toute borne, en forçant la matière
De la nature des chofes. 53
A borner l'être vide & la bornant par lui;
Tous deux font l'un par l'autre un enfemble infini.
Si l'un, abforbant l'autre, eut franchi fa barrière,
Ufurpant à luifeul toute l'immenfité,
Ni terre alors, ni mer, ni coupole fereine
Du ciel, ni corps f acres des dieux, ni race humaine,
Rien n'eut, unfeul moment de l'heure, fubfifié,
La matière dif jointe, en poudre, éparfe toute,
Par le grand vide irait, vagabonde & diffoute,
Ou plutôt, de tout temps diffufe & fans lien,
Nefe pouvant grouper, elle ne créerait rien.
Et ce n'eft certes point par confeil & génie
Que les germes entre eux fe font coordonnés ;
Ils n'ont point fiipulé leur future harmonie.
Mais de mille façons, mus, heurtés, combinés.
Ils explorent partout l'étendue infinie;
Effayant toute sorte & de jeux & d'accords
Ils parviennent enfin jufqu'à ces ajemblages
Où se fixe créé le monde entier des corps,
Quirefie organifé pour un grand nombre d'âges
54 Lucrèce.
Z)è5 ^we /e5 mouvements ont trouvé leurs concerts.
L'eau des fleuves ainfi roule aux avides mers
Et les comble à grands flots, & les races pullulent
Floriffantes, la terre au doux foleil mûrit *
Des fruits nouveaux, les feux éthérés qui circulent
Vivent! Mais il fallait que V infini s'ouvrît
D'oii jaillit la matière, abondamment offerte
A tous en temps voulu pour réparer leur perte.
Comme les animaux privés defe nourrir
Défaillent amaigris, le monde doit mourir,
Si par quelque motif, en détournant fa courfe
La matière une fois le laiffe fans reffource.
Puis les chocs du dehors ne peuvent de partout
Tenir Venfemble uni, comme qu'il fe compofe;
Leur prejjîon fréquente en maintient quelque chofe,
Tandis que d'autres corps viennent remplir le tout,
Mais cette preffion qu'un reffaut entrecoupe,
Laiffe aux germes ainfi la place & le moment
De fuir, & de jaillir en liberté du groupe.
Il faut donc qu'il en vienne encore abondamment,
De la nature des chofes. 55
Et qu à flots infinis la matière fe preffe
Afin qu*auffi les chocs fe fuccèdent fans ceffe.
Sur ce point, Memmius, prends garde & ne crois pas
Que tout, comme ils l'ont dit, tende au centre du monde,
Qu'ainji de l'univers l' équilibre fe fonde
Sans chocs extérieurs, & quen haut comme en bas,
Tout tendant au milieu, rien ne fe déf agrège;
Quelque chofe aurait donc en foi f<m propre fié ge,
Et les corps lourds qui font fous terre, montant tous.
Prendraient pied fur le fol à l'oppofé de nous.
Comme on voit des objets les images dans l'onde.
Un peuple d'animaux, félon eux, vagabonde
Renverfé, fans qu'il puiffe au-deffous plutôt choir
De terre en ciel qu'ici nos corps n'ont le pouvoir
D'eux-mêmes de voler vers le célefte temple ;
Ceux-là voient lefoleil, lorfque notre œil contemple
Les aftres de la nuit, avec nous tour à tour
Partageant l'heure, ils font leur nuit de notre jour.
Chimères, dont l'erreur de ces fous était grojfe.
Parce qu'ils ont d'abord pris une route fauffe :
56 Lucrèce. •
Il ne peut être au vide, au lieu fans horijon
Nul centre, je fût il môme un centre, aucune cho/e
Ne doit fe fixer là par cette feule caufe
Plutôt qu'ailleurs siéger pour toute autre raison.
Kn effet, tout le lieu, ïejpace appelé vide,
Doit s'ouvrir dans le centre auffi bien quend:hors
Aux corps pefant s partout où leur chute les guide.
Il neft pas d'endroit tel qu'arrivé là le corps,
Ceffant de graviter, dans V abîme réfide.
Tout vide fous le poids qui s y veut appuyer
Cède indéfiniment par fon effence même ;
Rien de tel ne peut donc maintenir le syfième
Des corps, & par V attrait d'un centre les lier.
Ce ne font pas d'ailleurs tous les corps qu'ils prétendent
Vers le centre pouffes, mais bien certains d'entre eux :
Les terres, les liqueurs, les corps quasi-terreux.
Océans, grandes eaux qui des fommets defcendent;
Tandis qu'inverfement les atomes de feu.
Les particules d'air s'écartent du milieu :
Tout l'éther étoile vibre en formant la sphère.
De la nature des chofes. 5j
Et lefoleil repaît fes flammes au champ bleu
Du ciel, où tout le feu rayonné s'agglomère.
Des arbres, dtfent-ils, jamais ne verdirait
Le faîte, ji du fol chacun d'eux ne tirait
Peu à peu sa pâture
de crainte
Qu'à la façon du feu volant de toutes parts
N'éclatent auffitôt, par le grand vide épars.
Les murs rompus du monde, entraînant tout le rejîe,
Ou que ne croule bas l'ample voûte célejîe.
Que, fous les pieds la terre en un clin d' œil fuyant.
Dans leurs débris mêlés deux & chofes broyant
Les corps, tout n'aille au vide, immensité profonde,
Et qu'en un point de temps rien ne fubfifie au monde
Hors la matière aveugle & Vefpace défert.
Car, fi les éléments font faute en quelque place^
Au défafîre commun c'est un paffage ouvert :
La matière par là va jaillir toute en maffe.
58
Lucrèce.
Retiens ces vers, le rejle aifément s'en déduit :
Un point éclaircit Vautre, en vain la nuit obfcure
Couvre tes pas, va lire au cœur de la Nature,
Va, cefi ainfi qu'au vrai le vrai s'allume et luit !
Impnmerit L. Toinon & Cie, à Saint-Germain.
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